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LES NOUVELLES
AVANT-GARDES

Comment les contre-cultures du web changent le monde ?

Les chiens de garde8et moi

Pour des raisons qui m’échappent, l'une des premières actualités internationales dont je me souvienne était la guerre civile libyenne. J'avais 12 ans, c'était chez mes grands parents sur une télé cathodique, mes parents ne regardaient pas les infos. Je me souviens d'images de Rafales Français prenant les airs. Pour tuer qui ? C'était pas clair. Hormis le fait qu'ils roulaient en Toyota. Et puis des plateaux télés où défilaient nombre de commentateurs interchangeables donnant un avis que je n'avais pas demandé. J'avais 12 ans, je n'étais pas encore politisé et je n'avais rien compris. Si la France bombardait un pays étranger, ça devait être pour de bonnes raisons, non ? Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai appris ce que c'était les printemps arabes. Et que si la France est intervenue c'était parce que notre président de l'époque voulait abattre son créancier. J'ai aussi appris que tous ces commentateurs, politologues et philosophes médiocres étaient surtout tous des faucons atlantistes. Et qu'ils mettaient en place une vaste opération de manufacture du consentement similaire à ce qui s'est passé aux états-unis après le 11 septembre et avant l'invasion de l'Irak. En rétrospective le discours était particulièrement grossier, cousu de fil blanc. On nous a vraiment pris pour des cons et ça a marché. C'était donc ça la télé, l'information neutre et objective, la rigueur journalistique ? Le temps passe. Les smartphones envahissent nos quotidiens, transformant notre rapport à l'information. Les réseaux sociaux déjà bien en place, se démocratisent. La société se numérise péniblement. Et le moi adolescent suit et subit ces transformations. Comme beaucoup d'ados de cette période je me perds face à ce raz de marée d'informations. Je me perds sur des forums obscurs. J'apprends à pirater, jeux et films, en attrapant au passage tous les virus possibles. Je rejoins des fandoms. J’arrête définitivement la télé au profit de YouTube et Facebook. Je subis toujours les avis désastreux de gens mal informés mais cette fois au moins ils me ressemblent un peu plus. Cela va profondément impacter mon rapport à la culture. Notamment un goût pour le sampling et le chinage. La nature même des médias numériques : facilement copiable et modifiable, encourage ce genre de pratiques. La structuration du web par hyperliens facilite son exploration par thèmes. Cela peut donner l'impression de tomber dans un puit sans fond. D'hyperlien en hyperlien on accède à des domaines obscurs et spécifiques. Ce phénomène s'appelle tomber dans le terrier de lapin et tout internaute la déjà fait. Ces expériences m'ont donné le goût de la digression, il y a une poésie dans cet apprentissage spontané, animé par une simple curiosité.

Des années plus tard, l'été 2023 un énième adolescent meurt assassiné par la police française. Nahel Merzouk, cela aurait pu être un dossier parmi tant d'autres, enterré et oublié par l'opinion publique (en France il y a en moyenne 1 mort/mois suite à un refus d’obtempérer selon libération). Sauf que cette fois le meurtre est filmé et les images sont on-ne-peut plus clair. Le soir même Nanterre se soulève, puis cela se propage dans plusieurs villes de France. Le soulèvement durera plus d'une semaine avec comme bilan des centaines de véhicules incendiés, de bâtiments dégradés, encore plus de blessés et très peu de débouchées politique. Le profil des émeutiers arrêtés est jeune : 23 ans en moyenne avec un tiers de mineurs. Et une grande majorité immigrées de 2ème, 3ème génération et primo-délinquants. Les raisons de ces émeutes avancées par le pouvoir français sont nombreuses mais on'y retrouve pas sa propre responsabilité ou celle de sa police, l'état avancera plutôt la responsabilité de parents défaillants ou encore l'influence néfaste des réseaux sociaux. Cette dernière partie est bien évidemment une panique morale mais c'est aussi la partie qui m’intéresse.

Moi je n'ai pas participé aux émeutes, je n'étais même pas en France à ce moment la. Et pourtant je ne voyais que ça. J'avais l'impression d'être à Nanterre, Marseille, St-Étienne tout à la fois. De participer aux pillages, de fuir la police. Comment ça se fait ? Tandis que sur les plateaux télé les accusations et injonctions au calme se multipliaient, les émeutiers se sont mis à filmer, des feux de poubelles, des voitures béliers et des charges de CRS. Mais aussi des moments de joie, d'euphorie, de communion dans la subversion. Des marginaux se filmaient, se mettaient en scène eux et leur révolte. Je ne poserai aucun jugement moral mais je dois dire que c'était un grand moment médiatique sans aucun journaliste. Les moments loufoques et carnavalesques côtoyant la tragédie, la tension et les questionnements moraux.

Tout comme les jeunes des banlieues de France ont un talent de mise en scène. Il faut reconnaître aux fachos de 4chan l'efficacité de leur stratégie. J'ai même rit avec eux à l'occasion, forcement quand on est bombardé de visuels edgy toute la journée, à un moment ça fait mouche. Mais pourquoi associer ainsi fachos de forums et jeunes de quartiers populaires ? Les deux groupes n'ont rien à voir. Si ce n'est l’absence de voix, un ressentiment envers les merdias et le besoin de trouver des moyens contourné de se faire entendre. Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit. La marginalité perçue de l'alt-right n'a rien à voir avec celle bien concrète des habitants de quartiers. Mais la marginalité est aussi un affect, les fascistes se perçoivent comme tel et cela va motiver leurs actions. La frustration de classes moyennes qui stagnent économiquement est un moteur puissant 37. Tout comme la frustration de toute une génération de jeunes nés en France, ayant vécu toute leur vie en France mais à qui on dénie le statut de français en permanence, matériellement et symboliquement61. Et toute cette frustration se retrouve sur les réseaux sociaux. Des plateformes spécifiquement conçues pour capter les affects et les commercialiser.

On a donc 2 groupes que tout oppose politiquement, mais qui partagent une défiance envers l'ordre établi, les institutions. Et lorsque vient le moment de se manifester sur la scène publique, ils vont utiliser des moyens qui court-circuitent l'appareil médiatique. Avec des méthodes et des objectifs différents certes mais on peut faire des ponts. Le développement des technologies de l'information va fournir une débouchée à ces sans-voix. Ils vont investir les espaces numériques. Développant des espaces de socialisation, des cultures communes, des vocabulaires spécifiques et des stratégies médiatiques. Une galaxie de micro-communautés, avec leurs spécificités. Qui interagissent, s’agrègent, s'entre-choquent. Tout cela sous les radars jusqu'au moment où ils font irruption dans la sphère publique de manière spectaculaire. Laissant journalistes et politologues désemparés face à ces nouvelles forces sociales.

Dans ce mémoire je souhaite montrer comment 2 groupes sociaux utilisent les réseaux sociaux à des fins politiques. Et montrer comment les diverses stratégies employées sont le reflet de cultures et d’idéologies articulées autour de la structure mercantile des réseaux sociaux. Que ce soit électoralisme de l’extrême droite ou le soulèvement populaire des catégories les plus ostracisées de France. Chaque bord invente de nouvelles façons d'investir la sphère publique. Reflétant à la fois les transformations de la société numérique et leurs propres évolutions internes. La dimension multimédia de ce sujet me pousse à rendre ce travail sous forme de site web avec un rendu papier pour des raisons de conservation. Quant au fond, il est l'image de mes recherches : parti d'un affect, pleins de détours et de digressions. Sur la route nous parlerons de contre-cultures du web mais aussi de critique médiatique, d'imaginaires complotistes, d'historiographie, de théorie du montage, d'histoire de l'art du fascisme, de conservation numérique et de représentations insurrectionnelles. Tout cela au service d'un même propos : les méthodes d'actions et de représentations des communautés numériques.

Weaponised - autism

pepe

En marge des présidentielles états-uniennes de 2016, entre l'appui inconditionnel de Fox news et de deux scandales de collusion Russes, un troisième acteur, plus discret, a joué son rôle dans l'élection de Donald Trump. Sur le forum 4chan, à la réputation déjà sulfureuse, ses partisans se sont réunis pour s'organiser et jouer leur part. Incels, rescapés du gamergate et autres troglodytes des forums se sont constitués en véritable armée pour inonder les réseaux d'images promotionnelles de leur grand leader. Ces images de basses qualités, font grand usage de mèmes type Pepe the Frog et utilisent l'humour edgy et de mauvais goût. Cela est diablement efficace et les réseaux surtout (Facebook et Twitter à l'époque) sont inondés. Eux-mêmes se voient comme les troufions d'une guerre culturelle pour leur idées réactionnaires. Il faut dire que l'extrême droite, longtemps exclue des médias traditionnels, a largement investi les réseaux alternatifs et fait preuve d'une grande aisance dans ces codes.

«L’État totalitaire aboutit nécessairement à une esthétisation de la vie politique. Tous les efforts d’esthétisation politique culminent en un point. Ce point, c’est la guerre moderne. [...] Voilà où en est l’esthétisation de la politique perpétrée par les doctrines totalitaires. Les forces constructives de l’humanité y répondent par la politisation de l’art.»

Walter Benjamin, L’ŒUVRE D’ART À L’ÉPOQUE DE SA REPRODUCTIBILITÉ TECHNIQUE

SteveBannon était l'un des conseillers les plus proches de Donald Trump. Il fut en 2016 l'architecte de sa victoire aux présidentielles. En 2016, Trump était encore un outsider de l'establishment du parti républicain. Et ce fut Bannon, le cerveau de sa stratégie nationale-populiste qui permit l'accès à la maison blanche à Trump. Il aurait déclaré en 2018; «The Democrats don’t mattter [...]The real opposition is the media. And the way to deal with them is to flood the zone with shit.» Steve Bannon 11 Cette citation est très révélatrice sur sa stratégie de défiance envers les institutions et sur le discours anti-élite ("drain the swamp"). On ne sait pas à quel point Bannon est lié aux Qanon et le reste de l'alt-right (Mis à part qu'il est très impliqué dans l'affaire Cambridge Analytica 53). Était-ce un mot d'ordre ou bien ses partisans s'en sont juste inspirés ? Force est de constater que leurs méthodes font écho à cette citation. Envahir les réseaux de fake-news , faire taire l'opposition via le cyberharcèlement, capitaliser sur une défiance déjà existante et légitime des médias traditionnels. Tout cela pour diriger un public désabusé vers leurs canaux d'informations.

Nique ta mère, cordialement

Le ragebait est une pratique endogène aux réseaux sociaux. Elle consiste à poster quelque chose, n'importe quoi, sur les réseaux qui va provoquer une forte réaction négative chez le public. Cela peut prendre toutes les formes : fake news grossière, vie de star déconnectée énervante, vidéos de cuisine insultant toute la discipline par sa simple existence. Qu'elles soient faites par des influenceurs ou générées par IA, peu importe. Ce qu'il faut comprendre, c'est que ce mode d'expression outrancier est intiment lié au modèle économique des plateformes 22 et à la rémunération de ces techno-serf 50. En effet, ces plateformes vont récompenser l'engagement : mettre un like, partager le post, commenter. Une interaction a plus de valeur qu'un simple vu. Quand la plateforme juge qu'un post génère plus d'engagement, elle va le valoriser. On a plus de chance de mettre un commentaire quand on est choqué, insulté ou écœuré. Le commentaire peut être négatif, un simple ntm, cela n'a pas d'importance, c'est enregistré comme de l'engagement. Ainsi est né tout un secteur économique basé sur l'outrance et les affects négatifs.

Bien évidemment, ce détournement commercial a été utilisé à des fins politiques. Cela précède même le web2, les gens étaient déjà prêts à s'insulter gratuitement dès le développement embryonnaire du web entamé dans les campus états-uniens. Les discours de haine ainsi que les campagnes d'insultes se sont imposés comme partie intégrante de la culture net naissante. Cette culture toxique s'installe dans un contexte de combat idéologique tendu sur les campus dans les années 1990. Entre montée en puissance des néoconservateurs et émergence de théories critiques comme les gender studies et les critical race theories23. La figure du troll fait ainsi son apparition quasiment en même temps que la culture internet naissante. Plus tard avec la démocratisation du web, ces trolls se retrouveront ensuite dans des forums tel que l'iconique 4chan, avant de se faire bannir du site. Ils se sont rabattus sur 8chan, un site similaire mais à la modération quasi absente. Ces espaces anonymes joueront un rôle majeur dans la structuration et la politisation de toute une génération de jeunes geeks. Ils se retrouveront sur ces forums, entre eux, pour socialiser et s'organiser avant de passer à l'action sur les plateformes plus mainstream. Leur méthodes préférées : le cyberharcèlement, la diffamation et le ragebait.

Les jeux vidéos rendent violents

Mais la transformation des trolls de provocateurs inoffensifs en véritable force d'extrême droite organisée et active est due à deux facteurs : le sexisme et les jeux vidéos. En 2014, a lieu le gamergate. Pour le résumer très brièvement, il s'agit d'une série de campagnes de cyberharcèlement très médiatisées

qui a fait rentrer cette pratique dans le mainstream. Ces campagnes visaient des femmes journalistes. Ce qu'il faut retenir de cette affaire, c'est qu'elle a eu pour conséquence de politiser une armée de geeks basée sur leur sexisme et en faire une réelle force radicalisée à l'extrême droite.

Ce sont eux qui feront les campagnes de Trump quelques années plus tard. Le sexisme est la matrice de leur fascisme, la socialisation en ligne a toujours été très majoritairement masculine. L'anonymat offrant un espace pour l'expression d'avis qu'ils n'assumeraient pas publiquement, cela renforce les stéréotypes de genres. Les discours de haine en ligne ont été permis, par le rapport particulier des États-unis, à la liberté d'expression. Ils en ont une interprétation absolutiste qui autorise tout, y compris les appels à la haine.

Remix de "turning the frogs gay", séquence virale de la campagne de 2016, Infowars

En 2016, 2020 et 2024, lors de chacune des campagnes de Trump, la stratégie était la même. "Flood them in shit" 11, strategie directement inspirée du ragebait. La méthode est rodée, Trump ou un de ses porte-paroles s'exprime publiquement, dit quelque chose d'outrancier. L'opposition condamne et essaie de débunker en vain. Pendant ce temps, les trumpistes adoptent une posture victimaire et

crient à la censure. Toute la séquence mediatique est découpée par tous les relais d'extrême droite et ils en inondent tous les réseaux, générant des revenus au passage. En 2018 une étude a essayé de mesurer l'efficacité de cette stratégie de diffusion et bien evidemment l'article est payant. On n'aura donc pas les résultats exacts de l'etude...

extrait de vidéo de propagande iraniene

Mais il en existe d'autres sur les fake-news en générale. Dans une d'entre elles du MIT, des chercheurs ont établi qu'une fake-news sur tweeter a 70% plus de chances d'être republiée qu'un fait avéré, et elles atteignent les 1500 vus six fois plus vite qu'une vérité. Une des hypothèses pour expliquer cela est l'effet ragebait. Les fake-news sont plus surprenantes et intrigantes que des faits vérifiés54 . En tout cas les gouvernements du monde et leurs divers états majors ont compris l'intérêt de la chose. Les "memetic warfare" 25 sont désormais étudiée comme une nouvelle branche de la guerre d'information. Des militants trumpiens ont

exporté la méthode et s'en servent désormais pour faire de l'ingérence en Europe au profit des partis d'extrême droite locaux 24. Désormais le numérique fait irruption dans le réel et ce de manière spectaculaire. Comme l'a montré l'homme ouvrant le feu dans une pizzeria de Washington DC suite à la diffusion du pizzagate.

Passion dérives sectaires

Le pizzagate fut l'aboutissement spectaculaire de la stratégie de la rumeur permanente. Au départ c'était une rumeur parmi tant d'autres pour salir la campagne d'Hilary Clinton. Cette rumeur disait que le directeur de campagne de Clinton était à la tête d'un réseau pedophile impliquant l'establishemment démocrate dont les victimes étaient gardées dans la cave d'une pizzeria à Washignton DC. Cette rumeur fit feu de tout bois et plusieurs croyants, téntèrent de pénétrer dans la pizzeria pour "sauver les enfants" le tout en filmant et transmis en direct sur Facebook.

extrait de "the truth about pizzagate part 1", internet archive

La dernière tentative eut lieu le 4 novembre 2016, un homme nommé Edgar Welch entre dans les lieux muni d'un fusil d'assaut et ouvre le feu. Après son arrestation, les partisans du pizzagate déclarèrent que c'était un acteur payé pour décrédibiliser le mouvement. L'accusation de false flag opération est une pirouette intellectuelle classique des milieux complotistes pour défendre leurs crédibilité. Cette théorie comme beaucoup d'autres tire son origine du réel. Hilary Clinton avait effectivement des choses à cacher. Lors de son mandat de secrétaire d'état elle avait communiqué par mail en utilisant un serveur privé ce qui est illégal pour des raisons de transparence de la vie publique. Cette affaire fut une des bases utilisée pour la discréditer, la politique très impopulaire menée par elle et par son mari avant étaient un autre base. En 2016, l'affaire Epstein avait été déjà dévoilée et dans ce cas on a une affaire de réseau pédophile impliquant toute l'establishment états-unien. On a donc la 2 affaires avérées et prouvées mais la manière dont ces faits ont été interprétés relève du fantasme de complot. Ajoutez à cela la création d'un folklore, d'une organisation collective et d'une politisation à l'extrême-droite et on passe un cap. Ce cap c'est Qanon.

extrait de "Qanon book the storm"

Comment définir Qanon ? Je dirais qu'il s'agit d'un agrégat de nombreuses sphères complotistes d'internet et d'extrême-droite en ligne qui ont congrégé autour de Q leur figure prophétique. Qui est Q ? On ne sait pas et on ne le saura sans doute jamais. Ce qui est important c'est que le 28 octobre 2017 son premier message signé apparut dans la section /pol/ de 4chan dans une discussion intitulée "calm before the storm", ce nom faisait référence à une phrase lancée par Trump en interview et ses fidèles l'avaient interprétée comme un message leur étant déstiné.

Le message de Q est cryptique, il parle de l'extradition de Hilary Clinton, d'émeutes potentielles et d'état d'urgence. La signature Q fait référence à la "Q clearance". Dans la réalité il s'agit d'un grade d'accès dans l'administration en charge du parc nucléaire états-uniens. Les lecteurs le virent comme un grade passe partout dans tout le gouvernement signifiant que notre illustre inconnu était quelqu'un très très proche du pouvoir. 1 Le jour d'après une nouvelle publication tout aussi cryptique. Ce fut le début d'un enchaînement de billets. "Aprennez à lire la carte", "le futur prouve le passé", "vous ne pouvez pas imaginer le tableau complet". Aucun de ces messages ne faisaient référence ni au Pizzagate ni à Trump mais ils arrivèrent à un moment et dans un lieu propice à une telle lecture. Les post passèrent relativement inaperçu au début jusqu'au jour où des influenceurs d'extrême droite se mirent à les relayer. Ces messages trouveront un écho auprès d'un public qui s'en empare avec enthousiasme. Qanon était né 1. Et autour de ces posts tout un écosystème se mit en place. Les post de Q deviennent des "Qdrops" ou des miettes (crumbs) et une caste d’exégètes se met en place les "boulangers" qui se chargent de l'interprétation de ces posts. Le récit qu'ils en tirent est un mélange du pizzagate, des tweets de Trump, de ses éléments de langage (drain the swamp, deepstate etc...) de bonnes vielles théories du complot classiques (antisémites, pédosataniques) de rhétorique victimaire ("the woke mob", les juges rouges, l'acharnement médiatique) typique de l’extrême droite et un imaginaire tiré des croisades, des films de vampires et de Xfiles. Ainsi les États-unis seraient en vérité contrôlés par le deepstate (état profond). A leur tête serait une cabale composée de l'intégralité des démocrates, des républicans qu'ils n'aiment pas (comme John McCain) et d'autres figures comme George Soros, milliardaire juif et figure récurrente des complots antisémites, ou le mouvement antiraciste BLM (black life matters). Tout ces gens sont à la tête d'un réseau de trafic d'enfants international. Enfants qu'ils tuent lors de rituels satanique pour en extraire une substance de leur glande d'adrénaline, l'adrénochrome. Cette substance les rendrait immortels. Trump serait donc une figure messianique en croisade contre cette cabale qu'il renverserait lors d'un événement appelé "la tempête" avec l'aide de l'armée, étrangement la seule institution pas corrompue. Q serait la branche communication de cette bataille sensée informer les initiés.

L'imaginaire du deepstate est quelque chose de bien ancré dans la culture populaire US. Des mythes ufologiques autour de la zone 51 ont inspiré des œuvres extrêmement populaires comme Xfiles ou Men in black. Tous mettent en scène des agences gouvernementales secrètes et extrajudiciaires. Des agents en costards noirs, le fichage des citoyens. Le message est le même. L'état est partout, il nous surveille et nous cache des choses 39. Le récit de Qanon vient donc puiser dans ce vieux folklore ufologique et capitalise sur la méfiance ancestrale qu'ont les citoyens États-uniens envers le gouvernement fédéral.

Un autre folklore dans lequel le récit tire ses sources est typiquement fasciste. On y retrouve une lutte binaire du bien contre le mal avec un imaginaire viriliste et civilisationnel (les croisades, l'armée comme force du bien). Des références antisémites dans la cabale (un courant mystique du judaïsme mais qui au fil du temps a fini par signifier un groupuscule qui conspire) et dans la figure du vampire. Quand au complot pédosataniste il s'inscrit dans une longue tradition de paniques morales depuis au moins les années 80 aux US, en Italie en France. L'implication d'enfants, figure de l'innocence par excellence, est ce qui justifie moralement toutes les persécutions. Comme dans l'affaire des satanistes de Viterbes en Italie en 1995 1. On y retrouve surtout le double discours victimisant typique du fascisme. "Nous sommes supérieurs et méritons de dominer" et en même temps "Nous sommes en danger, attaqués de toute part". "L'ennemi est faible, misérable et ne peut qu'être écrasé" et en même temps "l'ennemi nous encercle et s’apprête à nous achever" 34.

Et le pire c'est que ça ait marché. Les initiés firent leur entrée dans le mainstream, principalement Facebook. Debut 2018, Q déplaça ses posts de 4chan à 8chan, pour encore moins de censure. Pendant toute la presidence Trump 1 le mouvement ne cessa d'augmenter. Tout cela en se faisant relayer par les soutiens officiels de Trump. Au pic de sa popularité, un sondage du New York Times estime que 15% des états-uniens adhérent au moins en partie à la croyance 35. La sociologie des adhérents comprenait principalement des baby boomers. Elle est étonnamment feminine quand on connaît les origines profondément sexistes du mouvement 1. Leur communication est à base d'images et de mèmes, les esthétiques toujours en adéquation avec celles en vogue sur les diverses plateformes. Les utilisateurs parfaitement à l'aise dans la communication numérique.

exemple de "Pastel Qanon" esthétique en vogue sur Instagram

De nombreux livres de ce type destiné aux nouveaux initiés circulent encore aujourd'hui

Enfin, le 6 janvier 2021 la mouvance fit son irruption la plus spectaculaire dans le réel. Lors des élections présidentielles états-uniennes. Trump contesta le résultat et nombre de ses partisans viennent manifester leur soutien. Parmi lesquels nombre d'initiés et des milices armées. Trump incite alors la foule à se lancer à l'assaut du Capitole pour bloquer la certification des résultats du vote. Les manifestants prennent d'assaut le Capitole. Les affrontements durent des heures. Bilan: 4 morts parmi les manifestants et 1 policier tué. Certains émeutiers ont réussi à rentrer dans le capitole caméra à la main et prenant des images iconiques.

Le "Qanon Shaman" personnage devenu iconique de january 6. Notez les tatouages celtiques, on y reviendra.

Après plusieurs heures le coup d'état échoua. Nombre des putchistes se font arrêter. La mouvance s’essouffle. Ses membres se dispersent dans d'autres groupuscules d'internet comme les MAHA ou les groypers 36. Ces nouveaux groupuscules porteront tous l'adn de Q.

Dans Q comme Qomplot 1, qui parle de l'émergence des théories du complot et plus particulièrement du phénomène Qanon, l'auteur constate que ce mouvement reprend beaucoup de stratégies et du mythe du Luther Blisset Project. Le LBP est un projet d’écrivains, d’artistes et militants de gauche italiens. L’idée était de regrouper leurs plumes sous un même nom impropre  : Luther Blisset. Sous ce nom ils se firent connaître par des canulars médiatiques avec comme but l’éducation aux médias. Luther Blisset se voulait un robin des bois de l’ère de l’information, ridiculisant par ses canulars le pouvoir politico-médiatique L première ressemblance entre le LBP et les Qanon est la figure de Q qui semble une référence directe au livre Q écrit par Luther Blisset. Mais en étant plus efficace que le LBP n'aurait rêvé de l'être en ayant réussi à créer une dynamique de masse et à contribuer à l'élection de Donald Trump. Ainsi l'auteur désigne le LBP comme le produit d'une époque plus innocente ou internet était encore vu comme un espace de liberté et l'avant goût d'une société égalitaire avant qu'il ne se consolide dans ça forme actuelle concentrée autour de quelques méga plateformes.

The Simpsons did it

Il existe un autre groupuscule politiquement influent, empreint de dérives sectaires et de folklore réactionnaire: les SS. En effet, le nombre de parallèles possibles entre le corps d'élite des Nazis et les groupuscules fascistes d'internet est pour le moins perturbant 33. Le concept de geek ou d'incel n'existait pas à l'époque mais quand on s’intéresse à la biographie de Heinrich Himmler, le chef des SS le plus connu on ne peut s’empêcher de se dire que si il était né aujourd'hui il serait sur twitter en train de cyberharcèler des femmes d'influence. Himmler est issu d'une famille de classe moyenne supérieure en pleine ascension mais l'hyperinflation de la république de Weimar va stopper net l'ascenseur social. Cela lui laisserait l'impression toute sa vie d'avoir été floué, privé d'un statut qui lui revenait de droit. Ce sentiment d’infériorité va transpirer dans son organisation. Les SS se voulaient à leur création comme un corps d'élite réservé aux meilleurs aryens. Mais en réalité le profil type du SS était à l'image d'Himmler, des jeunes issus des classes moyennes au sentiment d'avoir été floué et les SS leur offrait le statut tant mérité. Le sale boulot des nazis était plutôt réservé aux SA, composé de vétérans de la 1e guerre mondiale et de brigands avant leur purge 33. Aujourd'hui encore le lien d'âme entre extrême droite et classes moyennes est toujours avéré. La peur du déclassement et le ressentiment envers "les assistés" fait céder ses derniers aux promesses d'ordre et d'autorité 37, 38.

Tout comme le ressentiment et le sentiment de déclassement est un élément important pour comprendre les affects d'extrême droite. Le mysticisme et le folklore réactionnaire l'est tout autant, aussi bien hier qu'aujourd'hui. Dans la culture populaire les Nazis sont représentés avec une obsession pour l'occulte (Indiana Jones, Hellboy, Wolfenstein). Cette réputation est elle aussi largement due à Himmler qui semblait être le principal haut gradé à avoir une réelle obsession pour ça. Himmler était un immense geek de son époque et vu que Donjons et dragons et League of Legends n'existait pas encore, les geeks de l'entre deux guerre portèrent leur intérêt à l'occultisme, les opéras de Wagner, les mythes Païens pangermaniques ou encore les récits médiévaux romantiques du XIXe33. Il rêvait les SS comme réincarnation des chevaliers Teutoniques . Il a également essayé de mettre fin au christianisme au sein des SS, perçu comme non-allemand. Interdisant noël aux SS au profit de Yule une fête du solstice d'hiver préchretienne et en encourageant ses troupes à refuser le mariage au profit de la polygamie 33 (idée que l'on retrouve chez les incels d'aujourd'hui).

Valknut_ tatouage récurrent chez les sympathisants d'extrème droite

Toutes ces idées sont grandement inspirées du mouvement Volkisch. Un courant intellectuel allemand de la fin du XIXe qui influencera fortement l'idéologie nazi. Le terme "volk", difficilement traduisible en français, se situe entre "peuple" et "ethnie". Ce courant pangermanique cherche à renouer avec des racines mythiques allemandes et souhaite renouer avec des origines prétendument païennes. La protection de la pureté raciale allemande (dont le juif est vu comme un élément perturbateur) et l’Allemagne isolée et entourée d'ennemies sont deux de leur thèses principales. L'occultisme joue aussi un rôle important dans leur pensée. Guido Von List, occultiste et penseur racialiste, promeut l'interprétation des runes, la toponymie (prêter des propriétés magiques aux noms propres des lieux) et la fondation d'un culte dédié à Wotan . Quand à Jörg Von Liebenfels, éditeur et seul écrivain de la revue Ostara, revue volkisch qui a inspiré Hitler dans l'écriture de" Mein Kampf" 33), il promeut déjà "la défense des droits des hommes" pendant l'entre deux guerres (en Allemagne le droit de vote des femmes fut instaurée en 1918) et s'insurge contre le métissage. Deux marronniers de la pensée incel contemporaine. Liebenfels tentera d'instaurer des "couvent de reproduction" pour aryens.

1e post visible sur 4chan/pol/

Il ne faut pas tomber dans les parallèles faciles. Les nazis d'hier ne sont pas les complotistes d'aujourd'hui. Néanmoins force est de constater des similitudes dans les schémas de pensées paranoïaques, les angoisses et les frustrations. Que l'on rejoigne un groupuscule complotiste sur un forum ou un groupe paramilitaire des années 1920, les deux offrent un sentiment d'appartenance à une élite, le sentiment d'être un initié supérieur aux masses de moutons est similaire. Cette socialisation entraîne une spirale d'autopersuasion justifiant les pires actes ou les théories les plus farfelues. Quand la démonstration rationnelle de l'impossibilité d'un fantasme de complot entraîne des justifications toujours plus improbables 1, je ne peux m’empêcher de voir une similitude dans les schémas de pensée avec les membres des Einsatsgruppe justifiant leur actes dans les lettres à leur famille

"Le massacre de populations civiles étant pour eux quelque chose d’inédit, les exécuteurs eurent soin d’accomplir les opérations en les rapprochant du cadre de l’action militaire. Le maintien de ce cadre référentiel était d’autant plus indispensable que c’étaient des vieillards, des femmes, des enfants, des nourrissons, qui étaient abattus à la chaîne"

Harald Welzer, Les exécuteurs : des hommes normaux aux meurtriers de masse

Les hippies : l'axe du mal

Aux États unis au fil des années 1960, presque 1 million d'habitants de la côté est s’exilèrent. Pour la plupart jeunes, diplômés et blancs quittèrent les villes pour aller vivre en autonomie dans les campagnes. S’insurgeant contre la « bureaucratisation de la société » état-unienne et souhaitant vivre selon un idéal communautariste et autonomiste. Ce projet échoua et moins de 10 ans plus tard ils étaient tous rentrés chez eux, se coupèrent les cheveux et trouvèrent un vrai travail, bien souvent dans les universités, les industries de l'armement et de la technologie de pointe. Ce mariage contre-nature du complexe militaro-industriel États-unien et d'une partie des mouvements contestataires des années 60 (la tranche blanche et bourgeoise bien sur) allait donner naissance bien des années plus tard à la silicon valley et aux acteurs de la tech contemporain, qui allait profondément bouleverser notre rapport au monde et à l'information 3.

Dans "the social network" de David Fincher, film sorti en 2010. Jesse Eisenberg interprète Mark Zuckerberg. Le portrait est assassin: égoïste, asocial, manipulateur, sexiste et sans amis. Néanmoins, il reste très(trop) élogieux. Ancré dans le mythe libéral des grands hommes et de l'entrepreneur innovant et créatif. Le vrai Zuckerberg est un opportuniste qui suit le courant. Ainsi dans les années 2010 et le succès du progressisme libéral, il s'affichait comme tel. Promettant de lutter contre les fausses informations et les messages de haine (que la structure de Facebook promeut via sa recherche de la réaction ()). Mais quelques semaines après l'élection de Trump en 2024 il change

radicalement son discours au profit d'un masculiniste et antiwoke. Déjà à l'époque de sa création facebook était un amalgame d'autres sites sociaux comme Friendster et Myspace. A ce sujet Peter Thiel, fondateur de Palantir,venture capitalist et antagoniste performatif, est peut être l'entrepreneur le plus honnête à ce sujet, dans une conférence il déclarera « la créativité ça ne fonctionne pas, le premier sur le marché avec une idée n'est jamais celui qui réussit" et "la compétition c'est pour les losers, un bon bussinesman ça cherche à créer des monopoles »16. Et aujourd'hui on voit que c'est exactement ce que font les mega-plateformes. Thiel était aussi l'un des premiers investisseurs de facebook.

Mais les gens ne sont pas dupes. Ils ont depuis longtemps remarqué à quel point il (Zuckerberg) était bizarre, mal à l'aise en publique voir complètement robotique. Il n'en fallut pas plus pour que la rumeur se répande, Zuckerberg est un reptilien, c'est un robot avec une peau humaine, c'est un alien qui agit comme un observateur extérieur voit les humains. Ces rumeurs ne relèvent pas du complotisme ( les reptiliens sont passé de mode il y a bien longtemps), il s'agit de la lapidation publique d'une des figure les plus puissante au monde (on brûle le roi, carnaval se réinvite).

Lapidation faite sur une observation très juste, celle qu'on à affaire à un parfait sociopathe. Car qui d'autre qu'un sociopathe peut avoir une telle vision de l'amitié. On nous a vendu facebook comme un moyen de tisser du lien, se faire des amis. Mais tout le monde sait depuis fort longtemps que "les amis sur fb ça ne compte pas". Il s'agit d'une valeur quantifiable qui détermine ton influence sur sa plateforme (je parlerais bien de capital social mais ce serait réducteur du concept). "Une plateforme pour créer et entretenir des amitiés crée par un homme sans amis" 14

Mais pourquoi personne n'assume ses idées ?

L'une des caractéristiques formelle principale de l’extrême-droite internet, est le maniement de symboles et d'idées fascistes enrobées d'un second degré omniprésent. L'objectif au premier abord est de se protéger de la critique et des accusations de fascisme grâce à une posture nihiliste et autodérisiore : nous ne sommes pas fascistes, juste des libres penseurs épris de liberté d'expression ; c'est juste pour faire rager les woke ; faire du ragebait etc... Mais depuis leur accès au pouvoir, on constate que, surprise, les fascistes mènent une politique fasciste. Pourtant la communication est restée la même. Le dérisoire a atteint les institutions. Le department of homeland security (ministère de l'intérieur US), responsable notamment de ICE, communique quasi-exclusivement par mèmes. Il s'agit la d'une politique de définition de la communauté nationale par le rire. Ceux qui rient sont avec nous, les autres sont les ennemis de l’intérieur12. Mais selon le philosophe Norman Ajari, ces choix esthétiques cachent plus qu'une simple stratégie de communication. Ils cachent quelque chose de plus intime, plus affectif. 43

"L'enjeu central de cette esthétique est la reconquête d'une pièce maîtresse de la subjectivité de l'entre 2 guerres. Ce que dans les sept couleurs, le romancier collaborationniste Robert Brasillach qualifie de "joie fasciste". Les néo-réactionnaires entendent purifier la race blanche de son ressentiment et de sa culpabilité à l'égard des crimes raciaux du passé. Tout en faisant proliférer à nouveau librement les signes et les codes fascistes. Tout ces symboles qui à l'image du salut nazi furent objet de honte hier doivent devenir objet ludique aujourd'hui dans l'espoir qu'ils deviennent objet de joie demain."

Norman Ajari pour Lundi matin, au sujet du salut nazi d'Elon Musk

Ainsi plus qu'un bouclier contre les critiques de l'opposition, la dérision est d'abord à destination des sympathisants de l'extrême droite eux mêmes. Il s'agit de s'autoconvaincre que l'on n'est pas réellement nazi, qu'on est juste edgy et provocateur. On porte un déguisement de nazi sans le fardeau d'assumer de l'être. Un des problèmes de l’extrême droite d'aujourd'hui par rapport aux années 1930, c'est qu'on on à déjà fait l'expérience du nazisme. Et on a collectivement dit "plus jamais ça". 80 ans de cours d'histoire et de culture populaire ont diabolisé les régimes fascistes, les ont montré comme les antagonisme ultimes.
Pasolini disait " le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu'il s'appelle anti-fascisme". Depuis cette citation a été déformée et instrumentalisée pour attaquer les vrais antifascistes et toute forme de progressisme ("les anti racistes sont les vrais racistes" est un marronnier de tous les réactionnaires). Mais la vérité de cette citation transparaît, par exemple, dans la politique de respectabilité de Marine Lepen et du rassemblement national, qui se donne tant de mal à faire croire qu'elle a coupé les ponts avec les groupuscules néo-nazis . Mais l'idée de Pasolini transparaît aussi, à un niveau plus intime et affectif dans la psyché de l'alt-right "mainstream". Il existe des espaces sur internet où l'on retrouve d’authentiques néo-nazis qui s'assument. Le forum stormfront.org en est un bon exemple. Sur la page d’accueil on y trouve une croix celtique avec le slogan "white pride world wide". Dans cet espace fondé par un ancien du KKK on y trouve des groupuscules néo-fascistes, des nostalgiques du 3e reich et bien d'autres individus peu fréquentables. Et tout ce beau monde se prend très au sérieux. Mais ils se font discrets, par rapport aux Incels, aux Qanon et autres rebuts de 4chan, qui eux ne font pas le travail sur leur conscience. Il s’agit de la gymnastique mentale nécessaire à la radicalisation vers l’extrême-droite. Personne ne s’identifie comme un méchant (sauf Peter Thiel). Le processus est graduel, ça commence par des blagues perçus comme provocatrice, puis concession par concession, on finit par se réjouir de la déportation de milliers de migrants en se convaincant que c’est une mesure nécessaire. On devient indissociable des nazis tout en se persuadant de l’inverse, la conscience à l’abri.

Le syncrétisme opérant entre différentes niches d'internet crée des résultats...originaux

Interlude Charlie Kirk

Le second degré n'est pas l'apanage de l'extrême-droite. En fait il peut même être utilisé contre elle. Ce que internet a fait de la mort de Charlie Kirk en est un bon exemple. Le 10 septembre 2025 Charlie Kirk, influenceur d’extrême-droite connu pour ses débats sur les campus, meurt assassiné par un sniper, devant les caméras. Immédiatement, il est porté en symbole par toute la sphère politique d’extrême droite et médiatique. Hommage national, enterrement pharaonique et attaques contre la gauche et les libéraux portés en responsable. Toute personne osant critiquer cette figure et le discours l'entourant est attaqué, cyberharcelé. Les proud boys (milice d'extrême droite ayant notamment participé à l'attaque du capitole) allant jusqu’à traquer les critiques pour faire pression sur leurs employeurs et les faire licencier. 36 Une machine implacable se met en place pour imposer son récit et faire de Charlie Kirk un martyr.

La réception de ce récit imposé à la baïonnette fut pour le moins clivant. Quand on use d'une telle violence médiatique, politique et symbolique ça provoque forcement une réaction. Mais c'est la forme de ce contre-coup qui fut original. Dans la foulée du meurtre et des hommages, un florilège de production visuelles et autres fut crée par des sympathisants de droite. Parmi elle une chanson, probablement faite par IA, médium de prédilection des réactionnaires (voir chapitre suivant), intitulée We are Charlie Kirk. La chanson en tant que telle est une énième pièce de propagande évangéliste médiocre. Mais dans l'engouement des hommages elle devint virale. Elle fut d'abord diffusée avec une volonté d'hommage sincère. Mais très rapidement la répétition et la médiocrité du son rendirent le phénomène hilarant. Des opposants se sont réapproprié la chanson, la diffusant à leur tour mais pour la tourner en ridicule. Par effet d'accumulation, plus on l'entendait plus ça devenait drôle. Et puisqu'une bonne blague ne va jamais assez loin, et que les œuvres d'internet fonctionnent par mimétisme et détournement les remix apparurent. Techo, reaggaeton, shatta et j'en passe. Chaque itération est un crachat de plus sur le cadavre de Charlie Kirk: le réactionnaire, raciste. Il faut dire que les genres choisis était souvent issus des communautés noires ou latinos et les remix étaient bien meilleures que l'originale.

Impossible de dire si ce détournement fut conscient ou non. Ce n'est pas intérrésant à déterminer. Certains désacralisaient le corps du "martyr" par intérêt politique en toute conscience. D'autres juste parce qu'ils trouvaient ça drôle. Je pense que c'est eux qui eurent le plus d'impact. Car c'est eux qui firent le consensus, Charlie Kirk était devenu un objet ridicule. On a l'expression d'un moment carnavalesque au sens premier du terme. Un moment d'inversion des valeurs. Une résistance symbolique par le ridicule venue du bas face au narratif que le haut a voulu imposer par la force. Désormais on parlera de "Kirkification" pour désigner ce genre de phénomène d'internet 48.

Les milliardaires boivent du sang de bébés

Avant la démocratisation des LLM et des modèles génératifs, les esthétiques de l'alt right se faisaient principalement à base de collages photoshop, de soyjaks et autres illustrations paint. Caractéristique d'une utilisation expéditive des outils d'illustrations numériques type photoshop. Le style était amateur, expéditif et facilement reproductible, réminiscent des collages punk et des esthétiques DIY. L'arrivée des Ia génératives a complètement changé la donne. Tandis que d'autres interrogeaient la dimension éthique de ce genre d'outils ou les nouveaux enjeux pour la création et le travail artistiques, l'alt-right elle, a sauté à pieds joints dans le train d'un progrès destructeur, affichant même une satisfaction face à la perspective de la disparition des métiers de l'art.

Ça c'était la réaction de la base du mouvement techbros. Chez les têtes ce n'est pas mieux. Les Sam Altman et autres CEO expriment une foi fanatique dans ces nouvelles applis. Il faut dire que les enfants de la Silicon Valley ont réussi à capter le monopole du futur désirable depuis au moins les années 90. 3 Mais leur dernière innovation qui a réellement changé la vie à une Échelle massive est l'iphone sorti en 2007. Depuis ils stagnent, aucun de leurs produits ne s'est hissé à son niveau, ce sont au plus des itérations du même objet. Il y a bien eu des tentatives de rédéfinir le paradigme, la VR, l'AR (augmented reality) et le metaverse. Tous ont échoué. Rien que le metaverse à coûté a Zuckerberg au moins 45 MILLIARDS de $ et a manqué de faire couler son entreprise. Alors quand chatgpt s'est avéré être un succès d'utilisation (pas commercial, ils perdent des sous) tout les papes de la tech se sont jetés dessus. Investissant ces outils d'une dimension symbolique relevant du sacré. Ainsi dans le manifeste techno-optimiste de Marc Andreessen 55, on peut lire que l'ia et la technologie va résoudre tout les problèmes, sociaux, économiques, écologiques, médicaux de l'humanité. Avant de faire advenir un surhomme transhumain.

«Nous pensons que la volonté humaine naturelle de créer des choses, de conquérir des territoires et d'explorer l'inconnu peut être canalisée de manière productive dans la construction technologique.»

Le Manifeste techno optimiste, Marc Andreessen

Tout au long de la lecture on sent une odeur de destinée manifeste et autres pensées coloniales et civilisatrices. La lecture de ce texte est très énervante de par ses sous entendus cousus de fil blanc.

«Notre ennemi est la bureaucratie, la vétocratie, la gérontocratie, le respect aveugle de la tradition.»

Le Manifeste techno optimiste, Marc Andreessen

Là au moins ça a le mérite d'être clair. L'ia va résoudre tout les problèmes de l'humanité à condition qu'on les laisse faire. Toute tentative d'encadrement et de régulation devient donc un crime contre l'humanité. Mais cela peut aller encore plus loin. L'incontournable Peter Thiel, qui s'injecte du sang d'enfants 46 a donné une série de conférence dont la place coûtait plusieurs milliers de dollars sur le thème de l'antéchrist. Ces conférences était à destination d'autres acteurs de la tech de San Fransisco. Les caméras et les prises de notes étaient interdites. Quelques extraits ont néanmoins fuité44. On peut y apprendre que ce cher Thiel considère le développement de l'ia comme le premier signe de l'arrivée de l'apocalypse; soit le retour du christ sur terre et l’avènement de royaume de Dieu. Quelle forme prendra le christ ? Une Ia évidemment c'est tout ce à quoi ils peuvent penser. Il parle de la Singularité. L'hypothèse d'un emballement de croissance technologique qui créera un Ia capable de s'auto-améliorer au point de devenir toute puissante, indistinguable d'une divinité. Les riches ne sont pas immunisés aux dérives sectaires. Selon à qui on s'adresse la singularité sauvera l'humanité ou précipitera sa chute. Un double discours anxiogène qui a pour objectif à la fois d’empêcher sa diffusion (auprès du bas peuple irresponsable) et d'empecher la régulation. Et l'antéchrist ? C'est Greta Thunberg évidemment... No comment. Enfin plus précisément Peter Thiel ne sait pas il ne fait que des hypothèses. Les potentiels antéchrists sont peut être des PDGs de la tech concurrents, ou bien toute personne susceptible de réguler ses entreprises44.

Tout comme le lien d'âme entre mysticisme et nazisme ne date pas d'hier - Cette alliance entre autoritarisme et absolutisme du progrès technique ne tombe pas du ciel. Déjà en 1908 Phillipo Tommaso Marinneti publie le manifeste futuriste. Ce texte s'inscrit dans la continuité des mouvements d'avant-gardes du début du XXe siècle, et fait suite à une révolution Italienne incomplète (la risogimento) qui donna lieu à l'unification de l'Italie sous forme d'une monarchie constitutionnelle. Un compromis qui ne satisfait personne. Marinneti fait l'éloge de la modernité, de la vitesse et de la guerre ("seule hygiène du monde"). Plus tard les futuristes s’associeront (pas tous) à Mussolini avant sa prise de pouvoir. Ils se retrouvèrent sur l'idéal révolutionnaire, les principes guerriers et la volonté de faire table rase du passé. L'exaltation de la vitesse est associée à la vigueur des chemises noires. L'envie de brûler les musées, Mussolini en fait un parallèle avec le régime en place. On prête des caractéristiques animales aux machines ("serpents d'acier", "locomotives qui piaffent") et sur les affiches de propagande Mussolini est représenté fait d'acier, robotique. L'homme nouveau fasciste qui fait écho au transhumanisme d'aujourd'hui que constate Alain Damasio dans vallée du silicium; un homme en parfaite maîtrise de son corps, qui grâce à l'ia en maîtrise chaque aspect. Au point de choisir le génome de son enfant (service proposée par la startup Nucleus Genomics 56). Mussolini finira par se dissocier du futurisme, la nature réactionnaire du fascisme le rattrapa . Ils prônaient la destruction du passé, il fit l'éloge de la Rome antique. Les futuristes étaient athées, Mussolini fit un compromis avec le Vatican. Enfin les futuristes gardaient une dimension socialiste et prônaient la protection du prolétariat. Mussolini abandonna définitivement ses racines socialistes, s'associa à la bourgeoisie et fit ses armes en tant que briseur de grèves. Les contradictions devinrent trop importantes.

La comparaison formelle avec le technofascisme d'aujourd'hui n'est donc pas tant à faire avec les futuristes, qui étaient, malgré leurs égarements, un vrai mouvement d'avant garde. Mais plutôt la synthèse qu'en ont fait les fascistes avec leur projet réactionnaire. La glorification parallèle du progrès et du passé, le transhumanisme, le vernis progressiste. Et bien évidemment le suprématisme blanc.
Une différence fondamentale se trouve également dans la structure d'exercice du pouvoir. Le fascisme étatique est fini. L'idée d'un état fort est déjà trop communiste pour les réactionnaires d'aujourd'hui empreints de libertarianisme. Leur structure de prédilection est l'entreprise. Curtis Yarvin, blogueur et penseur néoréactionnaire, va même plus loin en prônant une sécession complète des états nations. Son modèle de société idéale est une constellation de "cités états" sans aucune régulation sur le modèle des zones économiques spéciales comme Hong Kong dirigées par des "monarques-CEO" 12.

Je note aussi une différence formelle. Bien que les futuristes étaient très clients des progrès technologiques de leur époque dans la création. Adèptes de l'aérographe et du cinéma, cela s'accompagnait d'une certaine exigence. Les œuvres futuristes étaient du jamais vu à leur époque qui témoignait d'une réalité du fascisme. La où l'art technofasciste est une moyenne médiocre de ce qui leur précède.

«Il m’explique que les futuristes italiens travaillaient toujours dans le vrai, ils montraient le côté inhumain du Duce, le représentant parfois comme un robot d’acier, en véritable dictateur. En conséquence, ils dévoilaient la véritable nature du fascisme, laissant le spectateur libre de choisir, avec la pleine conscience de ce qui lui faisait face»

Giovanni Lista, l'homme nouveau fasciste

Les préférences formelles de la silicon valley visent à éliminer l'artiste de l'équation. Cela s'explique, selon moi, tout simplement par leur obsession de payer le moins de salaires possible. Éliminer le facteur humain de l'équation. Cela vaut pour les artistes mais également pour le reste de leur main d'oeuvre. Écoutez la petite musique qui tourne qui dit que tout le monde va perdre son travail grâce à l'ia. L'ia générative et les LLM sont l'outil pour cela. Ils correspondent à la définition, poussé à l’extrême du kitsch. Facile selon Theodore Adorno , accessible, rassurant car familier mais pourtant inexistant.

«lorsque l’artiste peint un portrait de Staline en le représentant comme un grand père tendre et affectueux, qui caresse la tête de deux enfants qui regardent au loin, vers l’avenir radieux qu’il leur prépare, nous nous trouvons devant le mensonge d’un art de persuasion qui nous prive de notre liberté. C’est cela l’art fasciste»

Giovanni Lista, l'homme nouveau fasciste

Quand Trump diffuse une vidéo de Gaza sous forme de Riviera luxuriante, on sait que cela n'arrivera pas, c'est impossible matériellement. Pareil pour Sarah Knafo, candidate reconquête (Zemmour) à la mairie de Paris 2026, qui diffuse des clips d'un Paris "débarrassé de la racaille". C'est une image d’Épinal de Paris. Une imitation médiocre du fabuleux destin d'Amélie Poulain. Médiocre au sens premier du terme, car c'est littéralement une moyenne de toute les représentations populaires de Paris. On met là le doigt sur le paradoxe du projet formel des technofascistes. Ils veulent éliminer la création humaine tout en basant leur technologie sur la somme du savoir et de la production Humain. Ils veulent faire table rase du passé tout en le glorifiant.

«Un tableau de Klee intitulé Angelus Novus représente un ange, qui donne l’impression de s’apprêter à s’éloigner de quelque chose qu’il regarde fixement. Il a les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les ailes déployées. L’Ange de l’Histoire doit avoir cet aspect là. Il a tourné le visage vers le passé. Là où une chaîne de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s’est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c’est cette tempête.»
Walter Benjamin, Thèse IX sur le concept d'histoire

Eh merde Trump a encore tweeté

Mes premières notes pour ce travail datent de décembre 2024. Entre temps tout s'est accéléré. On a normalisé les saluts nazis et la Gestapo est revenue. Une cabale pédocriminelle bien réelle a été révélée et on est revenu dans une ambiance de guerre froide. Tout cela en un an et demi. Dans ce laps de temps le terme technofasciste est sur toutes les lèvres. Pas moins de 4 livres francophones sont sortis sur le sujet. Il y a un besoin compulsif de comprendre. Mettre des mots sur de nouveaux phénomènes qui ne le sont pas tant que ça. Ajouté à cela un cirque médiatique de plus en plus grossier. Avec des invités de plateaux de plus en plus décomplexés et bêtes.

Enfin les réseaux, où n'importe qui peut poster n'importe quoi. En temps normal ce ne serait pas si grave sauf si ça concerne l'homme le plus puissant au monde. Et quand un cadre de ICE se poste en cosplay de SS, que dire de plus ? Netanyahu est mort !? Non il ne l'est pas, pourtant la rumeur est régulièrement relancée. Et coup de grâce, le dernier déclassement des fichiers Epstein. 6 millions de documents lâchés dans la nature, sans traitement de l'info, sans médiation, censurés de manière incohérente. Toutes les conditions sont réunies pour relancer l'usine complotiste (Alain Soral en a profité pour faire son comeback). J'ai moi même fait le choix de ne pas plus m'attarder que ça sur les derniers dossiers. Alors même que l'on apprend des révélations comme quoi il serait impliqué dans la formation de Qanon. Il aurait notamment rencontré le fondateur du sous forum /pol, espace central à la structuration du groupe. Mais j'ai décidé de ne pas en parler dans la partie dédiée à Qanon. Je n'ai pas (encore?) les outils pour me plonger dans une telle masse de données et il manque encore, à ma connaissance un récit clair des événements. Il existe bien des cartes de l'affaire, mais la censure et les fantasmes autour brouillent l'interprétation. C'est la qu'un travail journalistique sérieux et engageant serait le bienvenu. Mais cela ne change pas fondamentalement l’issue du phénomène Qanon. Que Q soit un maître manipulateur ou un canular qui a mal tourné, in fine les conditions qui ont mené à la création d'un groupuscule comme Qanon était déjà là et rien ne dit que les conséquences auraient été différentes. C'est ce que j'ai essayé de démontrer en historicisant le phénomène en le comparant aux mouvements Volkisch.

Prendre du recul et historiciser a été mon meilleur outil face à cette confusion ambiante. Que finit par nous faire se déluge d'information continue. Plus que désinformer, il paralyse, on est bloqué dans un cycle sans fin d'informations et d'opinions contradictoires, un présent éternel. On est face à une grande fumisterie. On nous vend la politique comme on nous vend un nouvel Iphone, le Nazisme Pro Max S2 comme dirait Norman Ajari.

Hyperstition, piège à con ?

Dans le tout premier épisode de Futurama, diffusée le 28 mars 1999 on est introduit la cabine à suicide. Pensée comme un satire du néolibéralisme qui marchandise n'importe quoi, y compris la mort et le désespoir qu'il produit. 25 ans plus tard, le "Sarko" (aucun lien) est inventé, la première capsule de suicide assistée. Cette invention apparaît dans un contexte de débat sur la fin de vie volontaire et en plein délitement des hôpitaux publics. On est face à un exemple de ce que Nick Land, penseur néoréactionnaire, accélérationniste et transhumaniste appelle l'hyperstition. L'idée est que des inventions et des concepts présents dans l'imaginaire commun finissent par devenir réel. La capsule à suicide en est un exemple, l'ia en est un autre. L'intelligence artificielle en est le dernier exemple. Avant d'être commercialisable, le concept a été exploré des dizaines/ centaines de fois dans la science fiction.

Ce concept d'hyperstition a été largement adopté par les techbros, ils le considèrent parfaitement compatible avec leur vision techno-accélerationiste. Leur mainmise sur les moyens de production et plus d'un siècle de littérature SF leur garantit ainsi le monopole du futur désirable. Ce sont eux les apôtres du progrès qui nous apportent le futur à nous masses incultes et informes. Le tout dans un joli packaging clés en main. Car l'une des constantes de la pensée néoréactionnaires qui inclut Nick Land, Curtis Yarvin, Peter Thiel, Marc Anderseen et bien d'autres est l’absence des peuples en tant que acteur.Dans leur vision élitiste de la société, la population est au mieux une variable d'ajustement, au pire un obstacle : "les gens sont bêtes donc gnegnegne [...]" Nick Land (paraphrase).

«Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme»

Mark Fisher, Le réalisme capitaliste

Il y a cependant un couac dans leur jolie petite société mécaniste ; L'incompétence et le mauvais goût. Il est bien loin le temps ou l'iphone suscitait encore l’enthousiasme. Désormais tous ce qu'ils produisent semble être un peu nul. Déjà les smartphones: au vu de l'ambition totalitaire et totalisante de l'objet censé régir nos vies ; C'est une catastrophe d'ergonomie. Et on'a rien fait de mieux depuis. Les tentatives d'alternatives comme les Google glass ou le Metaverse ont été des échecs cuisant. Pareil pour l'intelligence artificielle. On nous promet un dieu numérique et on nous donne un moteur de recherche amélioré. Un simulacre d'intelligence basée sur des règles statistiques. Encore pareil pour les promesses transhumanistes. À la place des cyborgs on a des incels qui s'injectent des stéréoides. Tous ce que la silicon valley touche se transforme en merde doublée d'un gouffre financier, c'est un talent. Et c'est comme ça que leur monopole du futur s'effrite.

Pour que cette fumisterie fonctionne, les techbros sont obligés de s'autopersuader de leur potentiel de progression illimitée. C'est à ça que sert la singularité, leur hypothétique dieu IA. "Encore 1 milliard d'investissement, la singularité arrive, promis". Pareil pour la valeur de leurs entreprise, gonflée de manière complètement artificielle. Leurs startups qui sont censées être un avant goût du futur ne sont que open-space comme les autres avec les mêmes méthodes de management héritée de l'Allemagne nazi (Johan Chapoutot, libre d’obéir). Ils se rêvent en entrepreneurs de génies, partis de rien, alors que toute leur industrie de la tech est sous perfusion d'argent public. Tout ce qu'ils nous servent c'est du réchauffé et ces gens se rêvent en cyber-Mussolini.

le montage financier de la tech us fonctionne en circuit fermé

Comme je l'ai démontré dans le chapitre dédiée aux SS, même leur penseurs font du réchauffé. On retrouvait déjà une grande partie des composants de leur mouvement au sein des Volkisch. Y compris les incels et le mysticisme technologique. Alors ne nous laissons pas intimider par leurs interfaces minimaliste et leur langage technicien et prenons les pour ce qu'ils sont ; La bourgeoisie allemande qui a offert le pouvoir à Hitler par peur des communistes. À la fois dangereux et pathétiques. Aujourd'hui ils accompagnent le fascisme en fournissant l'infrastructure nécessaire à l'organisation des groupuscules néo-fascistes. Cet infrastructure prend la forme d'un réseau tentaculaire de micros-espaces numériques. Des espaces de socialisation et de d'organisation ainsi que des espaces de diffusion plus mainstream, aux mains de milliardaires alliés comme twitter. Au fil de ce terrain j'ai parlé du gamergate, des incel, des Qanon et des techbros, il en existe bien d'autres. Ce sont tous des courants propres avec leur idéologies et cultures divergentes parfois concurrentes mais pas incompatibles. Ce qu'il faut comprendre est que l'on à affaire à une nébuleuse dynamique. Ce réseau est en reconfiguration constante et fermer un espace particulier n'est pas très utile. Les forums reddit /r/incel et /r/qanon ont été fermés, et même l'iconique 4chan/pol a été purgé. Les utilisateurs ont tous migré et se sont réinventés. Les néo-réactionnaires d'aujourd'hui sont l'alt-right d'hier. Il leur faut juste un endroit où se fédérer. Ça peut être un forum comme 4chan/pol, une personnalité publique comme le streamer d'extrême-droite Nick Fuentes, ou un mouvement politico-complotiste comme les MAHA . Tous ces groupuscules sont à l'image du web, stéréotypé et itératifs.

Trump lui même est un produit de ce système. Sa coalition au pouvoir est composé d'oligarques technofascistes déjà évoqués, de chrétiens évangélistes dont on n'aura pas le temps de parler et des MAGA, sa base populaire. Ce sont les contradictions internes de cette coalition hégémonique qui anime l'actualité politique États-unienne.

L’insurrection -
en Live

Fin de l'été 2023, Nanterre. Un adolescent, Nahel Merzouk, meurt assassiné par la police lors d'un contrôle de véhicule. La vidéo du meurtre se propage comme un feu de forêt, provoquant l'indignation générale. Des émeutes spontanées s'organisent dans toute la France. Les émeutiers sont jeunes, 23 ans en moyenne avec près d'un tiers de mineurs. Un appareil politico-médiatique 8 se met immédiatement sur le pied de guerre et tente de limiter les dégâts. Il se souvient des émeutes de 2005. La machine médiatique aussi. Elle se met en branle avec les mêmes stratégies qu'à l'époque. Rappel à l'ordre permanent, minimisation des faits et injonction à « condamner les violences » de tout porte parole potentiel du mouvement ou responsable politique affichant son soutien 9 . Cela sur fond de rhétorique raciste et déshumanisante (barbares, hordes sauvage sorti de leurs banlieues etc...) . Pourtant le narratif dominant prend moins qu'en 2005 ou les émeutiers se sont retrouvés complètement isolés, pourquoi ? Pleins de facteurs, les gilets jaunes ont sensibilisé une partie des français blancs sur la question des violences policières. L'antiracisme politique reprend du poil de la bête après avoir été désarmé par SoS racisme dans les années 1990. Mais la raison qui m’intéresse est que maintenant, tout le monde a une camera dans la poche et un accès aux réseaux. C'est peu, mais assez pour proposer un contre narratif. Ils n'ont pas les moyens des médias traditionnels mais ils sont des centaines voire des milliers. Spontanément les manifestants se sont mis à se filmer. Sans coordination particulière, ils ont proposé une couverture alternative, l'ensemble est cohérent 10 . Contre les images anxiogènes de la télé. Ils proposent un moment joyeux, populaire et émancipateur. Des Transformers sont mis en scène participant aux émeutes. Un coiffeur offre des coupes gratuites en pleine rue. Cela sous la forme de dizaines de story snapchat, de tiktoks. Une constellation de capsules vidéos courtes mais mis côte à cote un récit se dessine au fil de l'actualité des plateforme. En 1917, Sergeï Eisenstein se demandait comment filmer le peuple en tant acteur. Aujourd'hui le peuple se filme lui même dans un esprit carnavalesque 3.

Échantillons de révoltes

Pourquoi
snapchat

Ce n'est pas un hasard si les émeutiers utilisait majoritairement snapchat, cette plateforme a été investie depuis longtemps par leur sociologie (jeunes, issus des cités, descendant d'immigrés de 3e,4e génération). Cela a créé le "snap francais" reconnu à l'internationale 31 (Le French Snapchat comme on dit aux states). La plateforme a été énormément investie par une jeunesse populaire issue des cités On y retrouve beaucoup d'humour décalé, des situations absurdes (un homme qui se ballade à dos d'âne en bas des tours, un match de quiditch ). Un jeux sur les codes et la réputation des cités, le décalage entre les à-prioris et ce qui est montré (un match de foot entre le Fc chrétiens et le Fc Musulmans avec un arbitre juif, des jeux type koh-lantah en prison, la fête d'anniversaire d'un perroquet nommé 2pac). Les mises en scènes font la part belles aux décors et costumes bricolés avec très peu de moyens mais jusqu'au-boutiste dans leurs délires. Beaucoup d'autodérision et de lucidité sur leur situation sociale (porter un masque de Lepen et dire les noirs et les arabes ça dégage à la caméra). Le dispositif très intuitif permet de capturer facilement les situations farfelues du quotidien. Créant ainsi un humour ancré dans le banal mais plein de vivacité, d'autodérision et une certaine dose de méchanceté. Les créateurs insistent sur l'authenticité du médium. Le décor participe également dans ce jeu de décalage. Il y a un contraste hilarant qui se crée quand des mascottes disney se baladent entre les barres d'immeubles. L'intention est également de réinvestir ces espaces abandonnés

Ce genre n'est pas sans rappeler la Blaxploitation des états-unis des années 1970. Alors que Holywood cantonnait les personnages noirs de ses films à des rôles stéréotypés et dégradants (danseur de cabaret, servant.es ou criminels). Les communautés afro-américaines se sont mis à produire ses propres films, se mettant en scène elles mêmes, leur réalité sociale, et leur culture. Mis à l'écart de l'industrie culturelle, les films étaient souvent très cheap.

Devant les caméras d'Arte 31 les créateurs justifient leur rôle social. "eux ils sont plus jeunes, ils m'aident. Ça les empêche de vendre de la drogue ou quoi". Notons que selon Allesi del'Umbria 20 cette posture face aux caméras de médias légitimes est classique. Il s'agit d'une posture de respectabilité plus qu'un vrai rôle social. L'autre posture est celle d'embrasser les à-prioris à bras ouvert et de perfomer le rôle d'antagoniste de l'ordre qu'on leur impute20.

Les 2 postures servent le cadrage traditionnel des banlieues. Ce cadrage alimente le narratif des "territoires perdus de la république" ou c'est la guerre de tous contre tous. Pour rappel selon Thomas Hobbes la guerre de tous contre tous est : un état de nature qui précède la civilisation. Une manière détournée de traiter les banlieusards de sauvages. Le philosophe utilise ce concept pour justifier la présence de l'état et son monopole de la violence légitime. Aujourd'hui on s'en sert pour justifier la nécessité de l'état d'exception, la militarisation de la police et on perpétue un méthode de maintien de l'ordre hérité de l'Algérie française (les départements 91,92,93,94 étaient à l'origine les numéros de départements de l'Algérie française 32). La légitimation de la police est l'autre face du cadrage. Après 2005, en France les émissions type "enquête d'action", faisant la part belle au travail mais aussi au quotidien de la police se mirent à proliférer, les présentant comme rassurants et cherchant à susciter l'empathie envers les forces de l'ordre. 20

Face à ce rôle normalisant que leur impose les caméras classiques 20 Snapchat consiste en une alternative pour récupérer l'image des banlieues de France. Ils se mettent en scène eux même, de manière carnavalesque aussi bien dans la forme que dans le fond (inversion des valeurs et des hiérarchies). Ils dépassent ainsi le statut d'objet filmique pour devenir acteurs et producteurs. Quand Marine Lepen est invitée à la télévision pour parler de l'insécurité dans les banlieues, elle en fait des objets à commenter, niant leur complexité et leur agentivité. Quand un noir enfile un masque de Marine Lepen et se met à dire devant une caméra "les noirs et les arabes dehors", Lepen et son discours raciste deviennent à leur tour un objet à commenter. Et dans les carnavals au moyen âge on brûlait l'effigie du roi (de carnaval).

Il n'est donc pas étonnant que lors de l'insurrection snapchat fut la plateforme de prédilection des émeutiers. Les logiques d'autoreprésentation politique étaient déjà là. La mise en scène de soi, l'humour décalé ajouté à la représentation des forces de l'ordre comme une menace. Il suffisait de l'appliquer à un contexte insurrectionnel. Pendant et après les émeutes les articles sur le rôle des réseaux sociaux ont proliféré sur les médias traditionnels. Les plateformes étaient accusées de mettre de l'huile sur le feu, de répandre la violence (Émeutes après la mort de Nahel : comment les réseaux sociaux troublent le maintien de l'ordre - ActuParis, Émeutes après la mort de Nahel : pourquoi Snapchat, TikTok et Twitter sont accusés d'alimenter les violences - RTL). Mon petit doigt me dit qu'ils ont aperçu une menace à leur monopole de la parole légitime.

«On se retrouvait avec un traitement journalistique assez homogène, focalisé sur les débordements, les dégradations, les aspects les plus spectaculaires et visuels de ces soulèvements. Cela sans prise de distance, d’analyse des événements.»

Julie Sedel Sociologue pour Politis

«L’émeute est préjugée avant même d’advenir. Elle est considérée comme un événement improductif ou producteur de négativité. Car elle n’est jamais pensée depuis la perspective de celles et ceux qui lui offrent leurs corps, comme événement en soi et pour soi, physique, affectif, visionnaire. Un rituel de trafic du temps, un acte de mémoire et d’anticipation à la fois. On la confond avec ce qu’elle paraît être depuis son en-dehors : un spectacle qui est la seule économie exploitable par un système qu’elle met par ailleurs en crise »

Olivier Marboeuf, L’Émeute indigène

Point méthodologie :
la question des archives

Je n'ai rien à voir avec les émeutiers et pourtant j'avais l'impression d'y être, de vivre un moment historique. 3 ans plus tard qu'est-ce qui reste ? Concrètement je n'ai pas vécu ces moments historiques. L'intensité de l'action appartient aux émeutiers je n'ai vécu qu'un simulacre (simulation?) à travers mon écran mais un simulacre exceptionnel à un moment T. Ce n'était pas juste une compilation de riot porn . Qu'est-ce qui les distingue ?

Les capsules vidéos étaient largement des storys c'est à dire des vidéos éphèméres. Les plus spectaculaire ont été récupérées et publiées sous d'autres formats sur d'autres plateformes. Mais même là les outils de recommandations algorithmiques font qu'il est très difficile de retrouver des archives datées qui ne font plus le buzz. En effet, le système de classement des bases de données sont faites pour maximiser l'engagement pas la conservation.

J'ai basé la 1e partie de ma recherche sur un souvenir, une impression. Celui d'avoir assisté à l'Histoire depuis mon canapé. Ce n'est pas le seul moment médiatique qui s'est déroulé sur les réseaux sociaux mais celui ci avait quelque chose de différent (du moins pour moi). D'habitude ces moments vont, nous font vivre leurs émotions par procuration puis laissent leur place, le présent éternel. Ce moment, il est resté.

Une impression c'est bien mais ça ne fait pas un mémoire. Se pose donc la question de comment travailler avec une matière éphémère ?

J'ai pu récupérer bon nombre de ces capsules mais l’échantillon reste anecdotique par rapport à la masse de contenu créé à l'époque. De plus ces archives ont été décontextualisées. Individuellement, elles ont donc très peu de valeur.

La question de la conservation numérique et de son archivage fait débat aussi bien dans les mondes de la recherche, de la culture que de la justice.

On a vu apparaître tout un champ dédié à cette seule question : les digital forensics. Des organismes comme forensics architecture ou the Syrian archive, spécialisées dans la récolte et l'interprétation de preuve numériques ont vu le jour. Ils mettent leur expertise au service de la Justice en fournissant des preuves dans des cas de crimes de guerre ou de violences policières. Leur expertise est transdisciplinaire, ils emploient aussi bien des avocats que des data analyst, des designers et des journalistes.

Dans le petit monde du journalisme le terme OSINT a fait son apparition. OSINT pour Open Source Investigation. Concrètement il s'agit de l'analyse de sources disponibles publiquement.

L'ONG Tactical Tech a créé le site exploring the invisible offrant une panoplie d'outils, de bases de données et de méthodes pour permettre aux particuliers de faire et publier leurs OSINT. On peut y apprendre par exemple comment suivre les vols de jets privés. Cette initiative a pour but de démocratiser les méthodes journalistiques. Une démarche de responsabilité citoyenne en accord avec le concept de sousveillance (surveillance inversée, le peuple filme le pouvoir, le plus souvent la police. Who watch the watchmens) . A l'heure de la disparition de la vie privée, les citoyens doivent s'emparer de l'information pour s'en protéger.


Réconstitution d'un charnier lors de la Nakba (1948), sur base d'archives et de temoignages,
Forensic architecture

Dans la culture, le problème de la conservation d'œuvres numériques est devenu un vrai casse tête . Que ce soit des technologies obsolètes, des ayants-droits faisant trop de zèle ou tout simplement des serveurs qui ferment. Tout semble fait pour favoriser des œuvres consommables et jetables. Face à cela une communauté s'est formée qui s'est donné comme mission de retrouver ces "lost medias". Depuis leur wiki, ils ratissent internet à la recherche du moindre épisode des Muppets perdu.

F La pratique de l'OSINT consiste en une médiation avec les données. Que ce soit dans une perspective journalistique, de renseignement, de justice ou artistique. Cette médiation peut consister en une relocalisation de données numériques vers d'autres supports ou en une relecture numérique. Le geste artistique peut être dans le triage de ces données ou leur contextualisation. L'usage détermine le sens. Comme dans The uprising, film réalisé par Peter Snowdon, et monté entièrement à partir d'images des printemps arabes. Ces mêmes images peuvent être utilisées pour célébrer une révolution ou la condamner. Ce qui compte c'est comment on le fait40. On peut traiter ces données par lots de manière automatisée. Faire une sélection limitée et précautionneuse, faire de l'archéologie numérique à la recherche du chaînon manquant. Toutes ces actions révèlent la singularité poétique des flux d'informations. On a la une bibliothèque de Babel contenant le réel. Du plus intime au plus grandiose, des millions d'affects matérialisés par les technologies de l'information. Ce qui a ouvert la porte au capitalisme à nos nous les plus intimes 57. Pour en extraire un maximum de valeur avec un minimum d'effort. Pourquoi leur laisser ? Elles sont la autant s'en emparer, pour les sublimer, les démystifier voir même les saboter.

L'histoire des vaincus ou comment créer de nouveaux possibles

L'ange déchu, Odilon Redon

"Le rôle des histoires comme étant des gués au milieu de la complexité"
Wu ming 2 27

l'Histoire, les histoires et pouvoir entretiennent une relation intime. La France fille aînée de l'église. Cortès conquis les Aztèques car ces sauvages l'ont pris pour un dieu. L'industrie du tabac aurait permis l'émancipation des femmes. Toutes ces histoires jouent un rôle dans l'exercice d'un pouvoir, religieux, colonial, économique, et sont basées sur une interprétation de faits Historiques. Les rois de France et les Papes avaient bel et bien une relation privilégiée par moments, mais surtout quand il fallait persécuter Juifs et Protestants. Cortès a conquis l'empire Aztèque, mais pour une multitude de raisons complexes (et une chance de cocu). Et énormément de Femmes ont eu accès à la consommation au début du XXe siècle (WW1, les usines tout ça tout ça) et se sont mis à fumer mais elles n'ont pas attendu une campagne publicitaire pour en avoir la permission. Mais entre le fait Historique et le récit qu'on en fait on voit bien qu'une distorsion a eu lieu. Des squelettes ont été mis au placard. Certains faits sont mis excessivement en lumière tandis que d'autres sont omis. Pourquoi en France, enseigne-t-on en cours d'Histoire la bataille de Marignan tandis que l'on efface la commune de Paris ? Peut être bien qu'au moment de l'écriture du roman national et de la mise en place de l'enseignement de l'Histoire il y avait un objectif politique et idéologique. Peut être même que la caste au pouvoir à l'époque se voyait plus comme l'héritière des rois de France et de la France éternelle que de la révolution (paradoxe car c'est cette révolution qui les ont mis au pouvoir) 28. Mais je digresse, tout ça pour dire que les récits ont un rôle dans l'exercice du pouvoir. C'est l'histoire des vainqueurs.

«Comme je l’ai noté auparavant, l’émeute n’est pas pour moi un événement singulier mais un continuum pour tout corps qui s’y engage et convoque ainsi en lui ses traces, ses savoirs et ses mémoires. Dans une certaine mesure, ce qui est visible depuis l’extérieur et qui est la matière première du spectacle, ce sont les spins de ce signal continu, les épisodes de montée en intensité de la violence. Ils sont reçus comme des moments de rupture d’une histoire dominante qui cherche à imposer son propre continuum historique global : le récit de la plantation sans extériorité ni alternative»

Olivier Marboeuf, l'émeute indigène

L'Historien qui se contente de cette Histoire officielle n'est pas un bon historien51. Dans ses thèses sur le concept d'histoire, Walter Benjamin opère une dialectique entre son matérialisme athée et sa théologie Juive. Pour illustrer, il utilise la métaphore de l'automate joueur d'échecs, animée par un nain.

« Celui qui doit l’emporter est toujours le mannequin auquel on donne le nom de « matérialisme historique ». Il peut, sans autre forme de procès, se mesurer avec n’importe qui pour peu qu’il prenne à son service la théologie, laquelle, on le sait, est petite et laide et ne doit de toute façon pas se faire voir.»

Walter Benjamin, thèse I sur le concept d'histoire

Benjamin invoque aussi la figure du chroniqueur qui relate sans hiérarchie les événements afin de convoquer la vérité dans un bref éclair. Olivier Marboeuf dans une figure analogue, parle du conteur-sorcière qui sert de médiateur au sein même de l'émeute indigène. Il fait circuler les histoires, les fantômes et dépose des signes que certains sauront lire et d'autres non. Les deux auteurs prêtent à travers ces figures une charge mystique à la mémoire. Il y a dans l'Histoire des marges une théologie de la libération. Benjamin parle d'une "faible charge messianique dans chaque génération".

L'idée du progrès est quand à lui l'outil de perpétuation du règne des vainqueurs. C'est une tempête, éloignant l'Humanité progressivement du paradis. C’est au nom d’un progrès attendu que l’on accepte nos chaînes : profite et tais toi. Ce progrès c’est construit dans la barbarie et les arches Romaines ou Napoléoniennes sont les monuments dédiés à cette violence nécessaire au nom du progrès. La barbarie Nazi n’est pas l’exception de l’histoire mais la norme. Des Oradour-sur-Glane il y en a des dizaines en Algérie commis par l’armée Française. Le vrai état d'exception sera de la société sans classe et de l'inversion des valeurs.

L'avatar du progrès est le grand Homme, soi-disant moteur de l'Histoire 21. Des César, des Napoléons, il sont les ambitieux partis de rien ou presque et qui se sont retrouvés, par la force de leurs volonté, de son abnégation et de son travail (et des millions de morts), au sommet du monde. Il est le premier entrepreneur. Leur simple existence prouve que toi aussi tu peux y arriver. Tu n’as rien et bien sors toi les doigts du cul et mets toi au boulot et peut être que toi aussi tu auras ton empire. De l’arnaqueur crypto au héros de shonen,tous font appel au spectre de Bonaparte. Il nous a empoisonné l'esprit et nous a convaincu que le monde dans lequel nous vivons était ok.

En 2005 les révoltes qui suivirent le meurtre de Zyed et Bouna ont été accueillies par le mainstream avec une certaine incompréhension. Une explosion de violence gratuite et inexpliquée, partie d'un simple fait divers. Comme si les habitants de Clichy-sous-bois (93) vivaient dans conditions parfaitement normales. Comme si en octobre 1961 la police française n'avait pas balancé des Algériens dans la Seine. Comme si les départements 91,92,93,94 n'étaient pas à l'origine les numéros de départements de l'Algérie française 32. Une amnésie collective s'est installée chez nos chers journalistes, qui au lieu d'essayer de comprendre et de contextualiser se sont contentée de rappeler à l'ordre toutes les voix qui ont essayé de comprendre ("vous condamnez les violences"8). Et la France dans son ensemble n'a pas fait son travail de mémoire de son histoire coloniale (la Belgique aussi). En 2023 les révoltes étaient moins décontextualisées. La mémoire de 2005 était encore vive, le parallèle trop évident. Et entre temps des dizaines de jeunes ont été assassinés par la police et le débat sur les violences policières était enfin mis sur la table . Mais comme vu plus tôt et au delà de ces évènements relativement récents, ces émeutes s'inscrivent dans une continuité de l'histoire coloniale française, de la répression, de son traitement de l'immigration et de la matrice de son racisme (à géométrie variable). l'Histoire des vainqueurs.

La désignation d'un eux et d'un nous ne date pas d'hier et ne concerne pas uniquement les noirs et les arabes (Taoqan, la stratégie raciste)

Mais on peut en faire une autre histoire qui commence bien avant l'immigration post-coloniale. Une histoire on ne peut plus Parisienne et la matrice de la France. L'histoire insurrectionnelle Française. Entre 2005 et 2023 il y a eu les gilets jaunes qui ont certes échoué, mais ils ont traumatisé le gouvernement Macron et suscité plus d'espoir que tous les mouvements sociaux avant et après. La fête nationale française célèbre une émeute, l'émeute peut elle être matrice d'une nation ? Ou du moins la défiance des dominés envers ceux qui les dominent. 2023, 2018, 2005, 1990, 1981, 1968, 1936, 1871, 1848, 1830, ce n'est là qu'une sélection des émeutes qui ont fait l'Histoire de France.

60 ans de cagoules

La question de la représentation est piégeuse. En effet le mot représentation porte le double sens de "donner à voir ce qui est caché" et "tenir la place de quelqu'un d'autre". Vouloir se faire représenter présente donc le risque de se faire déposséder de son image. C'est ce qui est arrivé au mouvement antiraciste français des années 80, suite à la marche pour l'égalité. Ce mouvement encore en pleine structuration fut rapidement capté par le parti socialiste français via la création de son antenne SOS racisme. Cela donna lieu au slogan "touche pas à mon pote". Dans ce cas la représentation est totale, le sauveur blanc prenant la défense et la parole du racisé. Cette captation eut comme conséquence de complètement dépolitiser la question du racisme en France pendant les 20 années qui suivirent42.

« Le « pote » devient par un spectaculaire retournement de situation le spectateur passif d’un enjeu politique franco-français où il est question de cordon sanitaire anti-FN ou d’un « front républicain » pour des échéances électorales»

Sadri Khiari (PiR),extrait de: Pour une politique de la racaille.Immigré-e-s, indigènes, jeunes de banlieue 58

Dans le cas des mouvements autonomes italiens et allemands des années 1960 à 1990 la question de la représentation à pris une autre tournure. Les autonomistes refusent toute forme de représentation politique, prônant un mode d'action insurrectionnel. Cela s'est accompagné de publications et de méthodes de communications diverses. On trouve une diversité de mouvements autonomes ouvriers, féministes, queers, sans papiers, cette diversité va se retrouver dans les iconographies utilisées. Chez les ouvriers on invoquera plus un imaginaire lié à l'outil de production, l'usine etc... Chez les féministes on aura plutôt des références au travail domestique.

L'une des méthodes les plus spectaculaires consiste à se rendre visible par des méthodes de camouflages. Cela a donné le Black Block. Ses têtes cortèges vêtues tout de noir affrontant la police. On les retrouve à la une de tous les journaux télévisés gage de l'efficacité de la manœuvre. Le principe du black block répond à plusieurs nécessités. Celui d'une part de concentrer la violence policière sur eux plutôt que sur le reste du cortège. Et d'autre part rendre visible par ses provocations la violence de l'état répressif. La tenue associée au black block est à la fois pratique (besoin d'anonymat) et symbolique. Le visage masqué fait écho à une iconographie qui date du XIXe siècle 41 ou les "foules sans visages" furent marquées comme l'ennemie du peuple et des gens biens ( 59)

«L’image du visage rendu méconnaissable, typique de l’iconographie du mouvement autonome, se loge au cœur du paradoxe de la démocratie représentative depuis ses premières tentatives, en tant qu’elle limite le plus possible le pouvoir décisionnaire des électeurs, tout en reconnaissant, du moins formellement, leur souveraineté.»
Jacopo Galimberti 41)

Cette ambiguïté est permanente dans l'iconographie autonomiste. Les représentations oscillent entre dédiabolisation et retournement de stigmate. Ils veulent à la fois représenter et inquiéter. Les Freaks sont partout. Bien évidemment chez les mouvements queers et féministes mais même chez les ouvriers. Leur corps détruit par le travail à la chaîne est traversé de monstruosité. 41

Le grotesque et la caricature deviennent des moyens de mettre en scène des sujets collectifs. Ainsi on nomme, on décrit et on désigne la classe ouvrière, la bourgeoisie, les minorités de genre ou de race. Cela afin d'en faire des sujets sociaux capable de s'exprimer et de s'organiser.

George Grosz peignait la bourgeoisie allemande de l'entre deux guerre comme un sujet collectif

"À première vue, il n’est pas facile de déterminer ce qu’elle montre. Selon moi, elle suggère ce que les opéraïstes appelaient le processus de « composition de classe »."
Jacopo Galimberti 41)

Représenter des sujets sociaux a pour but, du moins en théorie de susciter une conscience de classe. De désigner un eux et un nous. L'adversité est elle aussi montrée. Le bourgeois capitaliste chez les ouvriers, l'homme chez les féministes. Et bien sur l'état sous sa forme répressive, c'est à dire la police.
Les méthodes de communications jouent sur l’ambiguïté. Inquiétantes pour certains, rassurantes pour d'autres, tirées d'une volonté d'autonomie mais qui présentent le risque de la récupération. Elles voulent représenter tout un corps social caractérisé par sa diversité. L'omniprésence de la figure du black block peut sembler renvoyer à un imaginaire viriliste (des hommes masqués, violents ) et cela est vrai dans une certain mesure, les mouvements autonomes non-féministes n'échappent pas au patriarcat et à la socialisation genrée. De plus ils revendiquent leur violence. Mais quand on s'intérrese à l'iconographie féministe on se rend compte qu'elle aussi invoque l'imaginaire du black block

Quand on va plus loin dans cette iconographie on observe qu'elle s'amuse à détourner des figures féminines prétendument innocentes. Une petite fille armée ou des anciennes en grève, pavé à la main. Ce sont des symboles habituellement perçu comme innocentes, mais le contexte autonomiste-insurrectionnel les rend inquiétantes.

« Outils pour ouvrir une serrure [_Werkzeug zum Schlösser öffnen_] », dans _Amazora_, no 16, 21 juin 1991, p. 27, Berlin, Papiertiger archiv.

De manière plus large. Le détournement était déjà à l'époque très présent. Permis par l'arrivée de technologies comme la photocopieuse. On va chercher des figures de consommation ou de culture de masses et par la satire et le décalage, on leur injecte une conscience révolutionnaire.

Cette ambiguïté de l'image joue dans les deux sens. On revendique la violence mais selon un certain cadre. On se représente pour ne pas subir la représentation. Et les forces de l'ordre en ont conscience

«On est clairement aujourd'hui dans une guerre de l'image. Dans ce cadre il faut que l'action offensive vienne ou semble venir d'eux»

Un gendarme à St-Soline pour mediapart 43

C'est ce que illustre la série de photos de Thierry Fournier, La main invisible. Cette serie a été faite en 2020 dans le cadre du débat autour de la loi "sécurité globalle". Cette loi prévoyait tout un tas de mesures de surveillance et de répression. Parmi celles ci l'article 24 prévoyait d'interdire de filmer des policiers. En réaction Thierry Fournier a sélectionné une série d'images de manifestations et des scènes de violences policières et a entrepris d'effacer toute présence des forces de l'ordre conformément à la loi bientôt en vigueur.

Thierry Fournier, la main invisble 2020

Les techniques utilisées sont limitées. Un simple photoshop grossier. Par cet excès de zèle l'artiste démontre toute la violence de l'appareil répressif. Il rend visible en camouflant.

The révolution will (not) be televised

Mexican standoff
Sergio Leone, Le bon, la brute et le truand

Le pouvoir via la surveillance s'exerce par la vidéo, tout comme la sousveillance. Tout le monde a des cameras, un mexican standoff de panoptiques. Des vidéos de partout, de toutes formes et tailles. Certaines réelles d'autres mise en scène, voire générées. Il faut dire que ça fait un certain temps que le médium s'est échappé des salles obscures pour envahir notre quotidien. D'abord dans nos salons via la télévision ;

Phénomène qui déjà à l'époque à suscité son lot de questionnement et de critiques. On parlait même d'une "crise de changement de régime de circulation des images "47. Les plus puritains eurent tôt fait de crier à la mort du cinéma. Aujourd'hui le cinéma n'est toujours pas mort mais on peut dire que la révolution numérique a continué ce changement de régime des images.

«l’avènement du peer to peer[...]elle contribue au démantèlement anarchique des programmes audiovisuels, et met en place une esthétique de l'échantillonnage accidentel»

Nicolas Thély, Basse def partage de données

Qui dit cinéma dit Montage. C'est à dire la création de sens par l'association d'images. Aujourd'hui, on baigne dans le cinéma depuis 120 ans au bas mot, les questionnements liés au montage vont de soi. Mais au début du XXème siècle on tâtonnait. Plusieurs théories et écoles se sont affrontées. L'école Hollywoodienne, caractérisée par un montage au service de la narration (story driven) devint majoritaire. Le montage narratif est linéaire, cohérent d'un point de vue spatio-temporel, autosuffisant et globalement peu exigeant. Parfaitement adapté à un film projeté en salle.

L'autre grande école était sans surprise, soviétique. L'une de ses principales figures, le cinéaste Sergueï Eisenstein, a théorisé le concept de montage dialectique. Ou le montage par le choc et le conflit. Il sacrifie la cohérence spatio-temporelle pour la création du sens par association. Pour faire simple, 2 images autonomes par association vont en créer une 3ème irreprésentable. Un exemple peut se trouver dans Octobre. Une séquence d'images du peuple russe mécontent entrecoupé de plans sur une statue de lion,

qui par le cadrage, semble se réveiller, annonce la révolution. Ça c'est dans les grandes lignes bien sur, je vous épargne le montage tonal, contre-tonal ou intellectuel. Ce qui est important c'est qu'on a ici une approche plus interprétative du cinéma, sensible ou intellectuelle selon l'effet recherché. L'approche soviétique du montage est devenue minoritaire, mais ses théories se sont distillées dans l'industrie.

2001 l’odyssée de l’espace, Ridley Scott, exemple de montage intellectuel

Les théories d'Eisenstein peuvent nous fournir des clés d'explication à ce régime de perception d'images dans lequel on vit. Vu que le film s'est échappé des salles pour envahir nos quotidiens, on doit élargir le cadre du simple objet filmique au contexte dans lequel il évolue. Dans le cas d'une chaîne d'info en continu qui fait une séquence: insécurité/ pub/ guerre/ pub, on peut interpréter ça comme un cas d'école de montage dialectique pour provoquer un affect d'angoisse. La peur fait vendre même clicboutic le dit. Je ne dis pas que Rupert Murdoch (propriétaire de FoxNews) est un expert en théorie du Montage mais c'est un magnat des médias et un requin notoire et Eisenstein peut fournir une interprétation à son modèle économique.

Cette logique s'applique par extension aux plateformes numériques. C'est quoi un fil d'actualité infini si ce n'est une chaîne d'info en continu avec une dimension interactive et personnalisable. Comme décrit dans les nouveaux serfs de l'économie 50 , chaque post est du travail gratuit renforçant l’intérêt de la plateforme. Tous pigistes avec un algorithme comme éditeur en chef. Chaque post et story une commodification de notre quotidien avec la gratification comme seul rémunération.

Une caméra dans chaque poche et des outils de montage accessibles et simplifiés. Des formats numériques compressés et copiables à l'infini ont bouleversé le rapport à la création. Des formes amateures et des esthétiques DIY. Avec du contenu stéréotypé et itératif 47. C'était déjà le cas à l'époque des blogs, les plateformes se sont contentées de les monopoliser et perfectionner les recommandations. Nous sommes les réalisateurs de nos petites capsules individuelles et l'algorithme les monte (les capsules) pour chaque utilisateur afin d'optimiser la rétention.

Mais la recherche de la rétention rend les-dits algorithmes eux aussi esclaves des trends et de l'agenda médiatique. Au moment où j'écris ces lignes je suis bombardé d'images de guerre en Iran. La bulle de filtres est relative, il est possible de l'influencer collectivement. Les avant-gardes du 20ème siècle ont été façonné par les technologies de leur temps. Le matériel était cher et rare. Ils fonctionnaient donc par petits groupes d'initiés avec des personnalités fortes et identifiables qui se connaissaient tous. Il est parfois compliqué de faire la différence entre un futuriste et un constructiviste. Aujourd'hui les outils de diffusion se sont massifiées et mis en réseau. Il y a moins de place pour les personnalités fortes. A la place on a une galaxie de micro-communautés décentralisées mais interconnectées.

Soy Cuba 1964, Mikhaïl Kalatozov - Comment filmer le peuple ? Plus qu'une somme d'individus, plus qu'une masse anonyme.

Kitsch me baby one more time

Quand bien même on peut tracer un lien entre cinéma soviétique révolutionnaire et mon fil d'actualité saturé de brainrot . Le parallèle montre vite ses limites. Un fil d'actualité est l'outil de pacification par excellence. Inspiré des logiques du casino, chaque action est pensée pour favoriser la rétention. Recharger son fil d'actualité en espérant enfin tomber sur du contenu intéressant est techniquement le même geste que de tirer le bras d'un bandit manchot. Mais il n'y a même pas d'argent en jeu, juste quelques secondes de ton temps dans l'espoir d'un microshot de dopamine.

Quant au contenu, leur simple présence sur un réseau social les décontextualise, les marchandises et les prive de toute la radicalité qu'elles pouvaient avoir initialement. C'est à dire que ce ne sont plus la substance, l'aura si on veut des images/vidéos/musiques qui est en jeu. Mais leur intégration dans un flux d'informations continu. C'est de ces flux que les Gafam tirent leurs bénéfices. Une plus-value démesurée pour un effort Humain minimum 57.

On a donc des machines à faire du kitsch. Non pas à fabriquer des œuvres kitsch mais à transformer n'importe quelle oeuvre, aussi authentique, exigeante ou radicale qu'elle soit, en kitsch. Tel un codec, en la décontextualisant/recontextualisant, dans un environnement propice à l'extraction de valeur. J'entends kitsch selon la définition de Theodore Adorno. C'est à dire une oeuvre qui efface la laideur du monde, renforce l'aliénation des individus, fournit une fausse échappatoire, et conforte les individus dans leurs idées préconçues. L'intégration des Ia génératives tel Grok au sein même des plateformes numériques confirme et poursuit cette logique. Désormais, il n'est même plus nécessaire de décontextualiser des images existantes, elles le sont déjà. Tout cela semble ni très révolutionnaire ni très dialectique.

«Le kitsch est à la fois qualitativement différent de l’art et une prolifération de l’art ; il est virtuellement contenu dans la contradiction propre à l’art autonome […] La révolte de l’art contre son affinité _a priori_ avec le kitsch fut l’une des lois fondamentales de son développement au cours de son histoire récente»

Theodore Adorno, Théorie esthétique "du laid, du beau et de la technque"

Mais l'instrumentalisation des outils du web de cette manière n'est pas une fatalité. Et l'outil technique en tant que tel est plein de potentiel. Les révoltes de 2023 en sont l'illustration parfaite. La plateforme Snapchat, s'est retrouvée par un concours de circonstances devenir l'outil principal d'organisation et de représentation de la plus grosse révolte française depuis les gilets jaunes. Ce n'est pas un hasard mais la réunion de plusieurs conditions propices au développement de ce que Adorna a (très mal) nommé de l'art authentique.

- L'aura au sens de Walter Benjamin est le caractère unique d'une œuvre, son ancrage dans un contexte, une tradition, un folklore. Comme dit plus tôt les plateformes sont des usines à copier et commercialiser lesdites œuvres. Mais paradoxalement elles peuvent les réintégrer. Snapchat doit une large partie de son succès à ses messages éphémères et à l'invention de la story. Ces fonctionnalités allaient à contre-courant du reste des services numériques qui conservaient absolument tout (rip le droit à l'oubli). Cette possibilité de discrétion a été très appréciée du public. Comme beaucoup de succès de ce type, il est du à une erreur. Les développeurs d'origine de la plateforme ne maîtrisaient pas les bases de données SQL 45. Cela a attiré un large public qui s'est familiarisé avec les outils qu'ils ont pu mettre à profit le moment venu.

- Le contexte réel est très important. Toute cette culture snap issue des quartiers populaires français a été mobilisée au service d'une révolte. L'humour, les références les mises en scène ont permis, dans ce moment de bascule, de montrer le soulèvement depuis la perspective des émeutiers. Ils ne sont plus soumis aux caméras des journalistes qui leur demandent de joueur un rôle assigné de pacificateurs. Une fois ce moment passé, le calendrier médiatique reprend son cours. Les traces qui restent perdent une partie de leur force. Seul les moments esthétisés et spectaculaires sont gardés. Ils deviennent des objets de nostalgie ou de distraction. QUARTIERS VS POLICE | les meilleures vidéos, une compilation des moments loufoques des émeutes est un objet kitsch.

- L'utilité réelle de l'outil,. Pendant les révoltes urbaines, les manifestants ne se sont pas (que) filmés pour le simple plaisir. C'était un moyen d'organisation. Ils s'en servaient pour savoir où se retrouver, localiser la police et avoir un contrôle sur le narratif. Tout comme l'étaient twitter et facebook lors des printemps arabes. Bien que le terme de "révolte facebook était largement exagéré" comme le montre Pierre Muso 6 les réseaux sociaux ont facilité l'organisation. Pareil pour les gilets jaunes qui se sont organisés en amont sur facebook. Ce qui leur à permis de passer sous les radars car à l'époque les journalistes ont largement abandonné facebook au profit de twitter 49

- L'absence d'esthétisation inutile. Les storys individuelles sont brut, spontanées, tournées sur le vif sans le temps de s'attarder dessus, talonnées par la police. Ainsi dans ce corpus de vidéo le beau et le laid se côtoyaient. Aussi bien la violence que la joie révolutionnaire, les instants surréalistes. Il y a des passages difficiles à régarder, polémiques. On nous force à prendre position (vous condamnez les violences ?) faisant ressortir les situations carnavalesques. Cela rentre dans la définition d'Adorno d'une œuvre authentique. D'autant plus qu'elles ne sont pas portées par une icône starifiée mais par une constellation de "gens qui ne sont rien" comme dirait l'autre.

- Le gouvernement français, traumatisé, a lui bien pris en compte le potentiel subversif de ces plateformes. Désormais il prend bien soin de couper les réseaux lors des moments de troubles. Comme en Kanaky au printemps 2024 19. Il cherche de plus en plus à encadrer internet en attaquant l'anonymat, en l'interdisant aux adolescents etc....

Étude de cas de l'exact inverse de ce que je viens de décrire
Athena, Romain Gavras

Tout ça pour dire que les technologies de l'information ont un potentiel émancipateur incroyable. Quand bien même elles sont réactionnaires par design. Problème accentué par une situation d'oligopole qui encourage les mécaniques de rentabilités prédatrices. Vous imaginez Wikipédia avec un bouton like ? Mauvaise idée. A partir de la structure internet on peut imaginer des formes de récits , non linéaires. Des œuvres partagées/participatives à des échelles jamais vu, une mémoire collective. L'aliénation proposée par les technofascistes n'est pas une fatalité. Les émeutes de 2023 sont la preuve qu'il est possible de retourner ces outils contre leurs propriétaires.

Interlude shoot a CEO

Le 4 décembre 2024, un fait divers eut lieu aux États unis qui prit des proportions dont l’establishment local se serait bien passé. Brian Thompson, PDG de United Healthcare se fait assassiner en pleine rue en sortant d'une réunion d'actionnaires. Thompson fut l'architecte d'une politique de refus systémique de prise en charge des soins des clients d'united healthcare. Pour cela, il fut récompensé d'un joli bonus de plusieurs millions de dollars alors qu'il a accessoirement causé la mort de centaines, voir milliers d'états-uniens par manque de prise en charge médicale.

Ce fait divers devient vite un événement national mettant la lumière sur le fonctionnement scandaleux des assurances santé privée états-uniens. Le tireur nommé Luigi Mangione fut immédiatement élevé au rang de martyr. Son profil était fort différent de ce qu'on pouvait attendre des assassins politique états-uniens. Abdos apparent et sourire radieux, il s'attira les faveurs du peuple état-uniens des classes moyennes et basses. Pendant plusieurs semaines les réseaux furent inondés de photos, de montages, de vidéos. Et a travers cet engouement médiatique eut lieu une remise en cause transpartisane (au sein des bases électorales démocrates et républicaines) des assurances privées. Cela eut lieu début d'année 2025. Son procès est actuellement en cours et Luigi dispose encore d'un immense soutien populaire avec des collectifs comme Latinas for Luigi, des campagnes de financement participatif pour les frais d'avocats, des centaines de lettres d'encouragements.

« «Dès la diffusion de ces premières images – à peine une silhouette –, l’homme devient l’objet de centaines de mèmes, ces créations visuelles engagées et humoristiques qui reposent sur la multiplication infinie de leurs contenus par des utilisateurs enthousiastes. «Il est seul, en fuite, et il pourrait être N’IMPORTE OÙ en Amérique en ce moment. Alors ce soir, pensez à laisser quelques bouteilles d’eau et des collations sur votre porche arrière, juste au cas où»: ce texte accompagne la photo utilisée pour l’avis de recherche du meurtrier présumé et a été partagé sur Facebook, X (ex-Twitter) ou Instagram par des millions de personnes. On l’y voit arborer un grand sourire au guichet d’une auberge de jeunesse. Ce sourire est devenu à lui seul légendaire. La décontraction du suspect est d’ores et déjà célébrée, tandis qu’à New York un concours de sosie est organisé à peine 4 jours après le meurtre. »

St-Luigi, Nicolas Framont

Ce geste (présumé) éleva Luigi au rang d'icône. Un justicier seul face à un système profondément injuste. L'incarnation d'une colère populaire légitime. Un robin des bois des temps modernes, voir un symbole révolutionnaire. Cela pose question. Tout d'abord Luigi n'est ni un prolétaire, ni un marginal, ni un gauchiste radicalisé. Il est plutôt issu des classes moyennes supérieures, diplômé d'informatique à la prestigieuse université de Yale et politiquement plutôt libéral voir techbro. A priori on a pas affaire à un révolutionnaire professionnel. Son action directe (présumée) s'apparenterait à ce que Lénine appelle "l'aventurisme révolutionnaire". C'est à dire une action individuelle, héroïque et romantique mais in fine inutile car ne s'inscrivant pas dans une dynamique collective.

Et effectivement ce serait exagéré de dire que ce meurtre eut un impact révolutionnaire. Mais il ne faut pas nier les conséquences non plus. Il a donné un nouveau souffle au débat états-unien sur les assurances médicales privées et cela de manière transpartisane. Il a mis la lumière sur la question des "meurtres par powerpoint"4, débat qui inclut les assurances mais aussi les morts aux travail, les pénuries organisées etc... Un an et demie plus tard, Luigi dispose encore d'un soutien populaire massif. Et United Healthcare, pris de peur, a levé le pied sur les refus de prise en charge systémique. Au point que Blackrock, leur principal actionnaire, les attaque en justice pour avoir diminué leurs dividendes. Des conséquences bien concrètes.

Selon moi, analyser le contexte médiatique peut apporter des éléments de réponse intéressants. Pour cela on peut se référer à ce qui c'est passé avec Charlie Kirk. De bien des manières Luigi est l'anti Charlie Kirk48. Alors qu'un dispositif politico-médiatique a tenté d'élever Kirk au rang d'icône. Le public, qui a le sens de l'humour, en a fait un objet de ridicule. De manière inverse, après le meurtre de Biran Thompson, toute la sphère politique à condamné Luigi. La sphère médiatique quant à elle a essayé de le diaboliser. Jusqu'en Europe chez des médias de gauche comme Libération avec des articles comme " Assassinat du patron d’UnitedHealthcare : stop à l’héroïsation du suspect Luigi Mangione ! ". Mais une fois de plus, cela n'a pas pris, au contraire cela démontre une fois de plus la déconnexion des journalistes avec la population globale. Luigi est devenu ce qu'ils ont essayé de faire de Charlie Kirk. L'incarnation d'une cause juste et d'un désir populaire. Les visuels le mettant en scène comme saint, les références dans des chanson comme "Shoot a Ceo"de Orca vs Music. Jouant sur l'amalgame, la figure de Luigi de SuperMario a été détournée pour faire référence à Mangione, transformant l'icône pop en figure contestataire. La nature stéréotypée et itérative de l'art circulant sur les réseaux sociaux favorise la diffusion de ce genre d'œuvres 46.

On a une fois de plus affaire à un piratage de la structure du web au profit d'enjeux sociaux. Le projet de société des techbros de la silicon valley est de remplacer toute les structures sociales, les liens de solidarités et les secteurs de l'économie par des plateformes numériques et des travailleurs à la tache. Uber vient remplacer les taxis, Airbnb, l'hôtellerie. C'est dit noir sur blanc par Peter Thiel 16. Selon cette logique les plateformes dites réseaux sociaux viennent remplacer les cercles sociaux et les espaces de sociabilisation selon une vision individualiste, néolibérale et compétitive. Facebook est la vision de l'amitié vue par un homme sans amis 14. Dans ce cadre là l’amitié signifie juste l'influence. C'est pourquoi, en cohérence avec le projet de société de Peter Thiel, des plateformes comme instagram viennent plutôt remplacer le Starsystem hollywoodien. les superstars États-uniennes sont remplacé par une constellation d'influenceurs fragmentés et remplaçables. Mais aussi plus proche de leur public. Quant à twitter il vient remplacer le régime des éditocrates et des journalistes. La preuve, ils y sont tous acro (et accessoirement radicalisé par l'algorithme fasciste d'Elon Musk)49.

La figure de Luigi a tout pour fonctionner sur le régime des réseaux sociaux. Tout d'abord, il est beau gosse. Son physique de bodybuildeur correspond parfaitement aux canons de beauté masculine dominants. Et photogénique, à chaque nouvelle photo de lui publié en prison ou au tribunal, on peut voir des centaines de commentaires commentant son physique positivement. Les internautes ont disséqué ses réseaux sociaux. Ils ont trouvé son letterbox, ses lectures et ont pu cartographier ses références philosophiques et idéologiques. Des références plutôt libérales/ tech 4. Mis à part le manifeste de l'unabomber. Un terroriste états-uniens anarcho-ecolo ou eco-fasciste selon les interprétations ayant tué plusieurs personnes au colis piégé de 1978 à 1995.

«L'assasin présumé n'écume pas de rage au tribunal. Les mains entravées il prend le temps de plier un document qu'on lui tend et on le voit articuler "thanks I appreciate" à la personne qui lui a tendu. Cette séquence est commentée par de personnes sur X: elle montrerait sa candeur et sa paradoxale innocence. [...] Luigi Mangione aurait commis un acte violent. le plus violent qu'il soitcomme Sofia Perovskaia, mais comme elle, il n'a pas l'air violent. La violence ne serait pour lui qu'un moyen, et non une fin. De ce point de vue là il ressemble aux bandits aux grands coeurs qui ont émaillé l'histoire des états unis;»

St Luigi, Nicolas Framont

Luigi est le client idéal pour le succès sur les réseaux. Même sa violence présumée n'est pas hors normes. Aux états unis les fusillades dans les écoles, les accidents d'armes à feux et les violences policières sont monnaie courante. On trouve toujours des gens pour les défendre ou minimiser. Le bug c'est la cible. Un père de famille, un homme blanc, un PDG, sacrilège. Un vent de panique souffle. Peu importe qu'il soit l’irresponsable de milliers de morts. Pas touche à nos capitaines d'industries, c'est eux qui créent de la valeur. Cette injustice a bien été observée par les victimes des assurances privés. C'est à dire la quasi intégralité des états-uniens. Et face à l'hypocrisie de leurs élites les victimes se sont réappropriées le récit proposé. Inversant les rôles. Luigi était le client idéal à l'incarnation. Assez consensuel pour plaire aux masses. Assez radical pour être détesté des élites. Un vrai héros du peuple états-uniens qui propose un récit clair, net. Individualiste dans la forme, mais dont le fond parle à toustes. Un alignement des astres.

Une reconfiguration des champs de la création ?

Si vous avez commencé ce mémoire par la première partie sur les groupuscules d’extrêmes droite, vous vous dites peut être que internet est un problème et qu'il faut interdire les réseaux sociaux. Ce serait une erreur, je ne souhaite pas tomber dans l'antitech basique, bien au contraire. Il existe des bars fascistes qui servent de lieux d'organisation et de socialisation. Cela ne veut pas dire qu'il faut interdire les bars. Si j'ai voulu traiter ces deux terrains en parallèle c'est pour comprendre la reconfiguration radicale des champs de la création et de la communication. Pour cela il est important de comprendre qui en sont les acteurs, les propriétaires et le contexte dans lequel a lieu ce bouleversement. Cela afin d'en comprendre les enjeux, les risques mais aussi les potentiels pour le pire et le meilleur.

Que l'une des populations la plus marginalisée de France, la jeunesse des banlieues populaire, prenne en main de manière spontanée et massive sa propre représentation n'est qu'un exemple du potentiel émancipateur des technologies de la communication. Tout comme les avant-gardes du début du XXème siècle ont été configurées par l’évolution des moyens techniques à leur disposition. L'invention de la photographie et du cinéma, en plus de créer de nouveaux champs artistiques ont forcé les médiums déjà existant à s'adapter. Je suis convaincu qu'un changement similaire est en train de s’opérer. On a certes pas réinventé le cinéma mais les caméras se sont démocratisées à un point inenvisageable pour nos prédécesseur. On est passé d'une caméra pour 1000 personnes dans les années 1920 à quasiment une caméra par personne. Il est impossible que cela n’entraîne pas des bouleversements dans les rapports de productions d'images, d'art et dans le statut de l'artiste.

Mon hypothèse est qu'on est en train de passer de réseaux centralisées autour d'artistes à des réseaux distribuées d'artistes/consommateurs.

Quels seront ces changements ? Je ne sais pas, mais sur la base des deux cas d'études présentés on peut s'amuser à spéculer ; Une des tendances identifiées est la massification de la création. L’accessibilité du matériel augmente la quantité d'images produites. Tandis que les dispositifs de diffusion découragent les spectateurs à s'attarder sur une pièce. Les plateformes numériques vont plutôt vouloir nous faire consommer un maximum de contenu le plus rapidement possible. La nature copiable des formats numériques encourage l'itération et la réappropriation. Ainsi on va être plus confronté à de séries. Ces détournements vont souvent se faire par des gens qui comprennent et partagent des références, autrement dits des membres d'une même communauté. L'aura propre d'une œuvre est inexistante dans ces conditions mais on peut retrouver quelque chose de similaire en observant l'ensemble d'un corpus et y retrouver une identité commune qui est elle unique.

La création n'est plus le fait d'un artiste démiurge identifié, mais d'une dynamique de groupe au sein d'une communauté.

Le fait que des communautés développement un langage commun et une production artistique propre n'est pas nouveau. J'ai déjà mentionné le cas de la blaxplotation. Ce qui change c'est l’échelle. En particulier l’échelle de diffusion permise par les technologies de la communication. À moins que la tendance s'inverse, c'est dans cette nébuleuse de communautés qu'il faut chercher les avant-gardes de demain. Elles ne seront pas incarnées mais anonymes et décentralisées.

Rêver d'un web postcapitaliste

Cet internet capté par des mégacorporations, a été transformé en milieu hostile. Toutes nos données sont pillées. Des stratagèmes prédateurs sont mis en place pour capter l'attention des visiteurs tandis que les auteurs doivent faire face à une concurrence impitoyable et une paie de misère. Leurs œuvres sont traitées sans aucune considération, tout au plus des objets consommables et jetables. Leur droit à la propriété intellectuelle est bafoué sans arrêt mais si'ils ont l'outrecuidance d'utiliser une image ou une chanson appartenant à un major, on leur bloque toute possibilité de diffusion.

Mais où est passé l'utopie d'un web libre ; où idées et savoir circuleront sans entrave ? A-t-elle déjà existé ? On pourrait penser qu'il y a une contradiction intenable entre la manière dont a été conçu le web et sa forme actuelle. Celui qui nous éclaire le mieux sur la question est un certain Mencius Moldbug, pseudonyme du blogueur Curtis Yarvin, idéologue néoréactionnaire déjà mentionné dans ce travail.

CyberDecks, une mode constituant à faire des ordinateurs DIY personnalisées.
Une réponse de consommateurs à l'homogénéité de la tech.

Ce philosophe est un pur produit du web primitif, avant même le déploiement du World Wide Web tel qu'on le connaît. C'est ce vécu qui va conditionner sa vision du monde. Dans un interview avec Tablet magasine 52 il mentionne son utilisation d'Usenet. Un réseau de forums des années 1980 utilisé dans certaines facultés États-uniennes. À l'époque pour se connecter à un forum il fallait un certain nombre de connaissances techniques : utiliser des logiciels tierces, des protocoles plus complexes que aujourd'hui, ce genre de choses. Cela créait un tri naturel à l'entrée de ces espaces. Un entre-soi d'étudiants en informatique californiens (hommes, blancs, aisés bien sûr 3). Quand Usenet a été raccroché à internet et que les barrières d'accès ont disparu, cela a été une catastrophe pour Yarvin. En bon geek il compare l’événement à quand les orcs ont envahis les terres des elfes dans le seigneur des anneaux. Les elfes sont bien évidemment lui et ses potes.

Cette anecdote est très éclairante sur l'image qu'il a de lui et sa vision du monde profondément inégalitaire. Mais elle nous éclaire encore plus sur la genèse du Web. Un espace fait par des ingénieurs pour des ingénieurs. Internet est un espace de liberté à condition d'avoir les connaissances informatiques nécessaires pour s'épanouir. C'était vrai hier, ça l'est toujours aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas l'accès aux connaissances nécessaires sont réduit à l'état de variables d'où on extrait la valeur. Les outils mis à leur disposition sont limités et servent un but mercantile profitable à la plateforme. L’écosystème opensource peut être une alternative intéressante, mais il souffre du même biais sociologique, des outils d’ingénieurs fait pour des ingénieurs. Quiconque a déjà essayé de mettre un doigt dans ce milieu, où les interfaces sont un luxe, peut le confirmer.

C'est pourquoi les émeutes de 2023 m'intéressent tellement. Il s'agit d'un exemple d'utilisation politique réellement efficace des réseaux . Avant l'ère du tout numérique, les groupuscules autonomistes ou d'extrême-gauche se regroupaient autour d'une revue théorique qui leur permettait de socialiser et d'échanger des idées. Ils ont déplacé ce fonctionnement vers les espaces numériques, en échangeant les revues contre des comptes, des médias ou des personnalités publiques avec plus ou moins de succès. En faisant cela ils se sont rendus plus largement accessibles mais ils ont mis le pied en terrain ennemie. Comme on a vu dans le terrain 1 les dés sont pipés en faveur des voix les plus réactionnaires, complices des propriétaires des plateformes. Si ils se contentent de jouer le jeu des plateformes sans stratégie de communication numérique, ils finiront juste par marchandiser leurs idées, occuper une niche commerciale et instrumentaliser leur actions pour créer de la valeur pour Meta . À l'occasion des émeutes, la communautés Snap français a renversé la table en faisant exactement l'inverse. Ils ont profité d'une présence numérique déjà bien établie et singulière pour accompagner leur révolte. Dans le cadre marchand des plateformes : les consommateurs se sont fait entendre. Ils ont piraté collectivement la plateforme pour montrer et soutenir leur révolte. Cette sociologie n’a pas l'accès à l’éducation d’ingénieur nécessaire à un épanouissement sur le web mais il y a un effet générationnel. Il s'agit d'une population très jeune qui a baigné dans la société numérique. Cela leur a aidé à développer une culture des réseaux sociaux et une aisance des outils disponibles. Cela malgré la prédation desdites plateformes.